Sen to Chihiro no Kamikakushi (Le Voyage de Chihiro) – Qui suis-je ?

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 Bienvenue dans l’un de mes plus importants travaux, en construction depuis presque un an et demi ! (Je plaisante, je l’ai commencé il y a un an et demi mais je n’ai pas passé tout ce temps à travailler régulièrement dessus, sinon j’aurais sorti un livre). C’est la reprise du projet Miyazaki, ce qui veut dire qu’il ne nous reste plus que deux films à analyser et nous aurons couvert la majorité des grands films du maître. J’ai découvert le Voyage de Chihiro à s sortie en France en 2001 et rares sont les films à m’avoir autant marquée et bouleversée. Il a résonné en moi comme aucun autre à cette époque, et c’est avec beaucoup d’émotions que je m’y suis replongée pour l’analyser. Ce n’était pas une démarche évidente parce que ça m’a obligé à déconstruire des scènes que je voulais garder mystérieuses, mais je me suis rendue compte qu’aucune analyse ne peut leur enlever leur magie. Je ne suis pas satisfaite de ce que j’ai écrit, je trouve que c’est encore trop long, trop descriptif, trop laborieux, mais j’espère que ça peut contribuer à vous donner des idées sur ce film chéri qui mérite selon moi toute cette attention. 

Qu’est-ce qu’un nom a de si spécial ?

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Le nom de « Chihiro » est un élément central et crucial du film. D’abord, il est intéressant de noter que les traductions du titre Japonais sont à côté de la plaque, que ce soit la traduction Française qui met l’accent sur le seul nom de l’héroïne ou le titre Anglais « Spirited Away » qui évacue toute trace de nom. En réalité le titre signifie « Sen et Chihiro emportées dans le monde des esprits » (grammaticalement c’est l' »emportement » le sujet mais en Français ça se traduit mal) et c’est dommage qu’on ait complètement supprimé cette dualité pour faire plus court, l’un des thèmes du film étant de montrer comment l’héroïne passe de Chihiro à Sen pour ensuite redevenir Chihiro. Le film s’ouvre d’ailleurs sur ce nom, indiqué dans la carte des amis de la petite fille « Au revoir et Bon courage Chihiro ! » et c’est le tout premier mot articulé (son père l’appelle, pour lui dire qu’ils arrivent à destination). Le nom représente en fait la clé de la liberté pour les personnages, et même une partie de leur essence. 

Aspirés

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Nous découvrons une petite fille boudeuse et fatiguée par le voyage, pas enchantée de déménager à la campagne. Cette image a été utilisée pour le design originel de l’affiche Japonaise, qui n’a pas grand chose à voir avec l’affiche remaniée pour sa sortie en occident. Cela montre bien que le coeur du sujet est cette petite fille boudeuse qui se sent comme l’un de ces cartons de déménagement, négligemment emballés et fourrés à l’arrière de la voiture. L’affiche occidentale représente la Chihiro accomplie que nous allons découvrir par la suite, et comme pour le titre c’est complètement passer à côté du message visé.

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Les parents de Chihiro essaient de la convaincre que tout va bien se passer, sans grand succès. Nous avons une vue du village et le titre s’imprime sur cette vue bouchée, sans perspective, en un mot : ennuyeuse. Mais tout à coup la route s’arrête, et la voiture paternelle s’engage sur un chemin de forêt qui semble avoir été autrefois le chemin sacré menant à un temple Shinto. La mère de Chihiro remarque que ça va les mener dans la bonne direction, puisqu’elle aperçoit plus haut leur futur maison (c’est d’ailleurs intéressant de remarquer que la future maison de Chihiro fait le lien entre la ville et la forêt). La musique change de ton lorsque Chihiro remarque à terre de petits « Hokora », des réceptacles, contenants anciens de statuettes sacrées représentant les dieux locaux. Même si rien d’anormal n’est encore survenu, Miyazaki est déjà en train d’introduire l’étrange et l’inquiétant dans son film, ne serait-ce que par le comportement des parents qui se sentent irrésistiblement attirés par la forêt.

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Avant de rentrer plus en avant dans l’analyse, je pense qu’il est absolument essentiel de se replacer un peu dans le contexte en rappelant les grandes idées d’un courant cultuel Japonaise, le Shintoïsme. Contrairement à notre propre religion dominante issue du Judaïsme où la nature a été placée exprès par Dieu pour le confort de l’homme (impliquant une vue rassurante de la nature, dominée et surtout dénommée par nos ancêtres), la vision Shintoïste (et les visions animistes en général, voire le polythéisme dans une autre mesure) propose une vision beaucoup plus ambivalente de la nature. La nature angoissante du monde des esprits nous renvoie au monde des rêves où nous ne sommes jamais tout à fait certains de la bienveillance ou de la malveillance des êtres qui l’habitent. Cet animal n’a pas été créé pour ma propre jouissance, c’est une entité animée par un esprit/dieu qui pourrait aussi bien me protéger que me tuer. On retrouve en particulier cette incertitude dans la figure du Sans-Visage qui, de gouffre aspirant cauchemardesque devient une espèce de compagnon tranquille et apaisé.

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Les parents entreront dans le monde parallèle avec une attitude moderne décomplexée qui part du principe que tout a une explication logique et qu’à la fin du repas quelqu’un viendra leur demander l’addition et qu’ils pourront faire chauffer la carte bleue. Ils n’ont aucune crainte pour ce lieu, encore moins de respect. Chihiro est la seule qui sent un danger. Après avoir été aspirée dans le monde des esprits, elle sera prise par deux symptômes : la transparence et la paralysie. Mais quand elle demandera au « rêve » de disparaître, c’est elle qui commencera à devenir transparente, et je me demande si ces symptômes n’ont pas quelque chose à voir avec la rencontre avec le sacré. En tout cas ce qui est certain c’est que ce monde veut se débarrasser d’elle, et le seul moyen de subsister (de s’en faire reconnaître ?) est de manger un produit local, autrement dit en intégrant en soi une partie de ce monde. Ca explique du même coup pourquoi les parents n’ont pas disparu, ils ont avalé assez de nourriture pour être matérialisés ! Il y a aussi toute cette histoire de respiration sur le pont, comme si le souffle humain de Chihiro (et même son odeur remarquée comme pestilentielle par les Kamis) était impur. On retrouve ainsi toutes les croyances de base qui impliquent l’idée de purification du corps essentiel pour pénétrer un lieu sacré, thème que l’on retrouve dans beaucoup, beaucoup de religions très diverses. 

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La première figure sacrée que croise Chihiro est celle d’une statue étrange sur le bord du chemin qui sourit, et ce sourire est, vous l’aurez deviné, incertain. Est-ce un sourire de convoitise, impliquant qu’on va être dévoré par la bête, un sourire de bienvenue, ou un simple sourire de béatitude ? C’est une statue similaire qui arrête la course du père de Chihiro, derrière laquelle s’ouvre le fameux tunnel qui va les mener au monde des esprits. Le bâtiment se présente d’abord comme un vieil établissement décrépit et laissé à l’abandon. C’est le père de Chihiro qui prend les devants, contre les réticences de sa femme et les demandes d’une Chihiro de plus en plus mal à l’aise. 

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Le tunnel débouche sur un hall…de gare à l’occidentale ? En tout cas une salle où l’on attend, donc une salle de transit, idéale pour symboliser le passage entre deux mondes. Nous sommes alors introduits au fameux thème du train, que nous retrouverons par la suite. La petite famille entend le bruit d’un train qui passe, et lorsqu’ ils sortent du hall ils découvrent petit à petit ce qui se présente comme une sorte de grande station balnéaire construite aux débuts de la révolution industrielle puis abandonnée par les commerçants et les visiteurs. Le père de Chihiro se souvient que dans les années 90 beaucoup de lieux de ce type ont été construits, mais ils ont rapidement périclité. Ils progressent ensuite dans un décor de carton-pâte très reviviscent de nos propres parcs d’attraction, attirés par une odeur alléchante de nourriture. L’anormalité surgit : de loin nous sommes dans une ville morte, mais quand on y regarde d’un peu plus près on se demande pourquoi ces guirlandes et tentures ont l’air d’avoir été entretenues et surtout pourquoi quelqu’un sert à manger dans un endroit complètement abandonné au milieu de nulle part ? 

Cette cuisine sans cuisinier qui semble offrir aux passants des quantités gargantuesques de nourriture est plus inquiétante qu’autre chose, mais il n’en faut pas plus pour les parents de Chihiro qui « paieront plus tard ». Pris d’un soudain appétit ils se jettent sur les mets devant une Chihiro de plus en plus perplexe.

Basculement 

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La suite est l’une des séquences de transition architecturale/climatique la plus subtile que j’ai jamais vu. D’abord Miyazaki place une ombre sur le visage de son héroïne qui nous indique que le soleil est en train de se coucher, ensuite il agrandit ostensiblement les proportions des bâtiments. Ce qui nous apparaissait comme un petit parc tranquille se métamorphose en un lieu de plus en plus imposant, et surtout de plus en plus animé. Arrivent les nuages, les vapeurs de fumée, le train qui passe sous le pont, puis, le premier Kami que croise Chihiro, Haku lui-même. Avec l’arrivée du jeune homme, le vent se lève (comme si d’ailleurs le vent émanait de son arrivée).

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Ensuite, tout va très vite. La nuit tombe, les lumières s’allument à mesure que Chihiro revient sur ses pas en courant, la musique s’accélère, des ombres noires étranges apparaissent dans les restaurants et l’horreur intervient brusquement lorsque Chihiro réalise que ses parents se sont changés en porcs.

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Elle tente de retourner en arrière mais c’est une vaste étendue d’eau sombre qui l’attend en lieu et place de la petite rivière asséchée. Et surtout, de l’autre côté le vieux hall de gare par lequel ils sont entrés n’a plus l’air décrépit et au contraire grouille d’activité. A ce moment-là nous comprenons que Chihiro et ses parents sont coincés dans un espace « poreux » qui laisse entrer les esprits. 

Haku fait petit à petit entrer Chihiro dans le parc qui apparaît de plus en plus comme un immense complexe de villégiature pour les esprits. Après la résolution des symptômes de Chihiro que nous avons vus plus haut, nous avons déjà quelques indices sur la suite : sur le pont le Sans-Visage remarque Chihiro, et Haku utilise pour fuir une technique de vol rapide qui fait tout de suite penser à celle de sa véritable forme de dragon.

Après la purification, la seconde étape, est de manière assez inattendue, le travail ! Eh oui, pour rester là et avoir une chance de s’intégrer et de sauver ses parents, Chihiro doit bosser. Est-ce là une marque de nostalgie d’une époque où les enfants devaient travailler très jeunes ? En tout cas c’est un thème qui revient régulièrement dans les films de Miyazaki, et de Pazu à Kiki on remarque que dès dix ans le maître n’hésite pas à mettre ses héros à la tâche avec les grands, qui plus est dans des boulots plutôt dangereux, techniques et physiques. D’ailleurs il ne se prive pas pour envoyer un petit coup de latte aux inactifs : ceux qui ne travaillent pas sont transformés en cochons par Yubaba. Si au début on pouvait s’amuser à comparer le film à Alice au Pays des Merveilles, ça n’a plus de sens quand on comprend qu’Alice est constamment en train de fuir, et qu’elle passe son temps à se promener d’un lieu à l’autre sans attaches pour assurer sa survie alors que pour Chihiro la solution au contraire est de s’implanter et de tourner les choses en sa faveur. Et surtout elle va rencontrer les deux figures tutélaires des lieux qui n’ont rien à voir avec des personnages de Lewis Caroll : Kamaji et Yubaba. 

Kamaji et Yubaba sont les deux entités qui se rapprochent le plus du couple père/mère que ce film peut avoir. Mais nous allons voir que celui qui évolue dans un milieu inquiétant est une figure protectrice, tandis que celle qui se déplace dans un luxe confortable est la plus dangereuse des créatures.

Kamaji : L’araignée, la forge et les boules de suie

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C’est très drôle de remarquer que Kamaji est une araignée alors que dans notre représentation occidentale, l’araignée est toujours associée à une figure féminine, soit de tentatrice assassine (la veuve noire), soit de mère étouffante (voir les travaux de Louise Bourgeois). Ici le fait que Kamaji ait plusieurs bras ne donne pas une impression d’étouffement mais plutôt de pluripotence et d’efficacité. Il est intéressant de noter que pour arriver à ces figures, Chihiro doit passer une épreuve. Pour aller à Kamaji il faut emprunter le fameux escalier de bois au dessus du vide, idée qui mène à l’une des scènes les plus impressionnantes du film et qui ressemble quand même énormément à une séquence de cauchemar. Heureusement le tout est désamorcé par une dégringolade toute slapstick. Ouf ! Nous entrons alors dans un lieu inspiré par la révolution industrielle, habité par des esprits qui se comportent tout de même fichtrement comme des humains. Dans l’imaginaire de Myiazaki on se dit aisément que ça doit représenter pour lui le lieu du père. Chihiro se sent d’abord comme une gêne dans ce lieu, faible et inutile, mais tout de même animée par le désir de travailler.

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C’est un monde mécanique, nu, traversé de fumée, de feu et de petits bruits, des cris de commandes…bref, c’est le monde de l’atelier (voire de l’usine) du papa comme il peut apparaître à un jeune enfant lorsqu’il y pénètre pour la première fois, à la fois chaud et rassurant mais aussi très brutal. C’est un monde impitoyable aussi puisqu’au plus bas de l’échelle les petites boules de suie (métaphore des ouvriers ?) sont plus ou moins dévorées par la machine qu’elles font tourner. Chihiro apprend les deux principes de ce lieu rapidement : occupe-toi de ton propre boulot, pas de celui des autres, et finis ce que tu as commencé. Nous avons même une sorte de mini rébellion prolétaire via les boules de suies qui trouvent que Chihiro est une bonne alliée. Mais comme Kamaji lui fait remarquer, enlever le travail des boules de suie est l’équivalent de les tuer (logique impitoyable qui a transformé le bas de la société en suie à la révolution industrielle, c’est-à-dire en combustible, en êtres couverts de noir avalés et recrachés amputés, malades ou morts par l’usine ou la mine).

Intervient une première figure féminine amicale sous la forme de Rin (d’apparence humaine). Kamaji prend la défense de l’intruse, « c’est ma petite-fille ». Le bourru est conquis, et nous verrons par la suite que l’antre de Kamaji va perdre complètement son côté effrayant pour se transformer en refuge. Maintenant Chihiro doit se tourner vers une créature autrement plus inquiétante…

Yubaba : les serres de l’oiseau cupide

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Nous passons ainsi du lieu du père (dans les profondeurs) à celui de la mère (tout en haut !). En passant Chihiro a l’occasion de visiter l’intérieur du superbe palais des bains de Yubaba, et tout cet étalage contribue à nous préparer à rencontrer un personnage important. Le tout apparaît comme une vision extravertie d’un Japon ancien avec des figures masculines importantes (sous la forme de monstres) venus se reposer, pris en mains par de jolies femmes en tenues courtes qui les flattent en gloussant.  Le relais de guide est pris par un Kami bedonnant pas franchement rassurant, qui s’avère pourtant faire parie des alliés instantanés de Chihiro. Plus haut ils arrivent à un étage ou des ombres et des rires se devinent derrière les portes, probablement l’étage des banquets et plaisirs. C’est quelque chose qui m’avait toujours échappé quand j’avais vu ce film petite, mais après avoir consommé une bonne dose de dramas le palais de Yubaba m’apparaît de plus en plus familier et surtout a quelque chose d’un bordel de luxe (d’ailleurs à ce propos Yubaba fait très patronne de maison de plaisir).

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La jeune fille arrive ainsi au dernier étage, placé sous le signe de l’ostentation et avec pour figure symbolique le rapace (une nouvelle fois comme pour l’araignée nous avons une inversion : symbole usuellement viril du rapace attaché à une figure féminine). Miyazaki a en fait placé la figure paternelle à une place habituellement réservée à la mère, c’est-à-dire aux fourneaux, tandis que la figure maternelle est à la tête du Palais et dirige ce monde. Nous allons être introduits à l’un des personnages les plus intrigants de toute la création de Miyazaki : Yubaba.

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En entrant chez Kamaji Chihiro était la géante des lieux avec tous ces petites boules de suie et cet environnement cosy, et ici les proportions démesurées des lieux viennent inverser sa perspective. Ici il fait froid, et la petite fille est reçue avec une attitude diamétralement opposée : Kamaji est bourru mais protecteur, Yubaba est mielleuse mais prédatrice. C’est un nouveau test qui s’impose à notre héroïne mais cette fois au lieu de prouver son courage, son honnêteté et sa compassion, elle devra plutôt montrer une résistance sans faille. La vieille rouée lui propose d’abord de dénoncer son sauveur (Haku), puis brûle de colère devant son insistance. Elles sont interrompues par Bu, le bébé géant, et tout à coup de ville canaille Yubaba se transforme aussitôt en maman gâteau. Mais alors qu’elle ressort des décombres, nous voyons apparaître encore une autre Yubaba, qui tient plus de la vielle entrepreneuse fatiguée, liée par sa promesse d’offrir du travail à tous ceux qui le lui demandent.

Yubaba est d’abord celle qui tient les comptes et les cordons de la bourse avec ses doigts crochus, sous ses airs de tenancière de maison close et de sorcière Russe. Elle semble avoir d’immenses pouvoirs, de déplacement des objets, de création d’éléments, et surtout elle peut voler une partie du nom de Chihiro en le réduisant à « Sen ». Nous y voilà. Pour être intégrée dans le système de Yubaba et en profiter, il faut laisser derrière soit une part de son identité.  

En route vers une première journée de travail

Haku intervient alors pour prendre le relais, mais cette fois ce n’est pas le preux chevalier des portes de service, mais le serviteur fidèle et froid, Haku-Sama, qui la confie lui-même à Lin. Retour à l’envoyeur donc et Sen va pouvoir apprendre le métier qu’elle a tant et tant demandé.

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Chihiro cède à l’angoisse et à la fatigue et passe une nuit assez infernale. Le matin elle tremble toujours sous la couette et c’est grâce à Haku qu’elle va pouvoir laisser libre cours à son chagrin et reprendre espoir. La séquence où elle s’habille, descend tranquillement pour sortir de chez Kamaji et récupère ses chaussures grâce aux petites boules de suies avant de leur dire à bientôt est toute simple, mais très puissance en ce qu’elle assure une parfaite transition entre la première journée de découverte infernale et cette seconde journée qui s’annonce de façon beaucoup plus familière et rassurante. Une routine commence à s’installer. C’est pour ça aussi que je voulais analyser Kiki la petite sorcière d’abord et Chihiro ensuite. Les deux ont le même âge à peu près, mais si Kiki manque clairement de maturité et se laisse facilement aller au pessimisme et à la mélancolie, Chihiro est une petite fille beaucoup plus solaire, plus joyeuse et sûre d’elle, et ça se ressent beaucoup à travers ces scènes.

Je ne sais pas si c’est parce que Kiki est plus une représentante de l’adolescence et que Chihiro a encore tous les attributs de l’enfance confiante et innocente, mais en tout cas nous avons deux visions radicalement différentes de petites filles à l’aube de la puberté qui sont plus complexes et plus attachantes que les princesses Nausicäa et Lusheeta, modèles de perfection un peu difficiles à suivre.

Ce que Chihiro apprend à travers ces deux épreuves, c’est surtout que les apparences sont trompeuses et qu’une personne effrayante peu cacher un bon cœur (Kamaji) ou un côté ridicule (Yubaba).

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Cet « arc » de la découverte se termine avec la visite de Chihiro à ses parents, dans une toute autre ambiance de celle où elle les avait laissés la veille. Elle trouve un lieu luxuriant (tous ces buissons fleuris !) et des hangars à cochons tout ce qu’il y a de plus tranquilles. Elle promet de les sauver, et retrouve ensuite grâce à Haku son prénom inscrit sur la fameuse carte d’adieux. Haku lui apprend trois choses importantes : Yubaba règne sur les bains en volant le nom des gens, lui-même est piégé ici depuis qu’il a oublié son vrai nom, et chose étrange, il se souvient d’elle. Les larmes énormes qui glissent de ses joues quand elle mange ses onigiris, et la petite sieste qu’elle se permet chez Kamaji montrent les derniers signes que nous verrons de son côté enfantin. L’épreuve qui l’attends est centrale. 

Deux indésirables, et la première purification accomplie par Chihiro

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Sen/Chihiro a désormais sa place au sein de l’établissement de Yubaba, et elle a l’occasion de voir tout ce qu’elle avait entr’aperçu la veille de l’intérieur. Et à l’intérieur, du côté des employés, ça mouline dur ! La petite nouvelle se fait bizuter. On l’oblige à s’occuper du Putride, un client particulièrement répugnant, et on lui refuse les eaux curatives. Mais Chihiro est coriace, et surtout elle a de son côté un drôle de personnage sans visage. Chihiro commet l’erreur (ou a la bonne idée ?) de laisser rentrer cette créature. Yubaba sent immédiatement qu’il est entré, et j’ai longtemps cru qu’elle parlait du client à récurer alors que ça n’a pas de sens (« il a profité de la pluie pour s’infiltrer » : bien sûr qu’elle ne parle pas d’un client). De fait le fameux client immonde détourne son attention de l’intru, qui aide Chihiro à obtenir son eau médicinale. 

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Le Putride se manifeste et rampe jusqu’à Chihiro et sa patronne qui essaient tant que possible de résister à l’odeur infâme qu’il dégage. Dès son premier jour, premier job, Chihiro se révèle en fait la plus courageuse du lot en prenant en charge sa mission avec sérieux et bravoure. C’est elle qui s’approche près de lui pour actionner l’arrivée d’eau médicinale et qui remarque une « épine » alors que tout le monde se cache derrière les panneaux. A partir de là Yubaba sent qu’il y a quelque chose de spécial (Yubaba a un instinct imparable, de nombreuses fois nous la voyons pressentir les choses) et mobilise tous ses employés pour retirer…un tas de bazar étrangement moderne des entrailles du dieu. Un vélo, des réfrigérateurs, et un tas de vieilleries dégoûtantes qui font penser à une métaphore de l’infection de la nature par les encombrants et autres déchets dont les irresponsables se débarrassent négligemment. 

Sen/Chihiro vient de sauver un dieu des rivières, et ce n’est pas innocent pour la suite. En récompense elle obtient un médicament qui va s’avérer plus précieux que tout l’or laissé en paiement. Cette nouvelle épreuve lui a de nouveau appris à voire « au-delà » : un Putride cache un dieu dans ses entrailles. 

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Et Chihiro n’en n’est pas consciente, mais elle a affronté une autre épreuve au cours de cette journée chargée : résister à la cupidité. Nous l’avons vu résister à la tentation des mets dévorés par ses parents, puis maintenant à celle proposée par le Sans-Visage, mais le reste des employés n’a pas son intégrité. Petit à petit la créature dévore ceux assez cupides pour vouloir sa boue changée en or (encore une métaphore sur les apparences et la réalité) et met sens dessus-dessous l’établissement de Yubaba. C’est une vision assez effrayante que de le voir dévorer les plats des employés désespérés d’obtenir un peu d’or, deux appétits insatiables étant à l’œuvre : la créature veut toujours plus de nourriture et de gens à dévorer, les employés veulent toujours plus d’or.

Les esclaves de Yubaba

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Chihiro voit le Dragon Blanc assailli par des sorts. Elle lui crie de tenir bon et se rend compte du même coup que « Haku » signifie « blanc ». Intelligente et instinctive comme elle est, Chihiro comprend immédiatement que Haku est en grave danger et décide de tout faire pour le sauver. Pour cela il va falloir qu’elle entre en douce chez la terrible Yubaba. Cette dernière veut jeter Haku à la poubelle, comme il ne lui sert plus à rien dans son état. Après cet excès de cruel pragmatisme, elle a envie d’un câlin avec son « bébé ». Tout le long du film Miyazaki se plaît beaucoup à relever les sautes d’humeur de Yubaba, et l’alternance entre ses personnalités est très divertissante.

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Mais en fait le bébé n’en n’est plus vraiment un, nous découvrons que c’est un enfant coincé dans son nid douillet qui refuse de sortir à cause des mensonges de Yubaba comme quoi l’extérieur va le « contaminer », encore un clin d’œil aux tendances surprotectives et destructrice d’une mère qui a perdu tout bon sens. Miyazaki a lui-même dit que Bu est le résultat monstrueux de l’attitude de cette mère qui l’entoure de cadeaux et n’a aucune autorité sur lui, et qui le garde du monde extérieur par la manipulation. Dans un certain sens Haku et Bu sont tous les deux les victimes de Yubaba et Chihiro est là pour les délivrer. 

Après avoir réussi à échapper à l’étreinte de l’enfant, Chihiro fait connaissance avec un nouveau personnage : Zeniba, la sœur jumelle de Yubaba, qui va prendre le relai pour assurer la troisième et dernière partie de l’histoire. Jusqu’ici Chihiro a déjà sauvé deux entités : la déité avec son courage, Bu en le sortant de l’emprise de Yubaba. Maintenant c’est le tour de Sans-Visage et de Haku. 

La seconde et la troisième purification

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Zeniba apprend à Chihiro que Haku est le pion de Yubaba, qui lui prête ses pouvoirs en échange de petits services, comme par exemple voler le sceau de sa sœur. Ce sceau étant imprégné d’une malédiction, il est en train de mourir. Après s’être réfugié chez Kamaji Chihiro offre le médicament sacré à Haku afin qu’il puisse recracher le sceau, et un étrange insecte. Nous apprendrons plus tard de Zeniba que cet insecte permettait à Yubaba de contrôler son disciple. Mais ce dernier garde encore des séquelles de la malédiction et Chihiro décide d’aller plaider sa rédemption définitive auprès de Zeniba.

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Mais avant cela, Chihiro doit s’occuper du client indésirable qu’elle a elle-même fait entrer dans les bains. L’affrontement est très impressionnant, opposant l’image de la sagesse et de la sobriété dans la personne de Chihiro et celle de l’excès et de la dégénérescence de l’autre. Chihiro accompli un autre acte de générosité en lui accordant un bout du médicament du dieu purifié qu’elle gardait pour ses parents. Le Sans-Visage éprouve une véritable cure de désintox en accéléré. Cette scène m’a toujours interrogée, et je pense que le Sans-Visage énorme et rempli de nourriture et de gens est aussi une image de l’addiction, d’un dépendant qui en veut toujours plus, et surtout qui souhaite que l’autre le rejoigne dans sa dépendance. La réponse de Chihiro est pleine de bon sens : « tu ne peux pas me donner ce que je cherche ».

Une fois vidé de ses substances visqueuses et sombres qu’elle vomit et répand allègrement, la créature semble enfin apaisée. Chihiro, responsable jusqu’au bout, lui demande de la suivre pour enfin débarrasser les bains de l’intru qu’elle a introduit. Nous le verrons tout repenti et humble chez Zeniba, prenant son thé avec délicatesse. Le Sans-Visage est « purifié » et plus tard il choisira de rester avec Zeniba, ce qui marquera la fin de sa terrible solitude.

Ici, il n’y a plus personne

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Arrive l’un des passages les plus envoûtant du film, et aussi l’un des plus indéchiffrables. Je ne sais pas ce que sont ces ombres de voyageurs qui prennent un aller sans retour dans un train sur la mer, ni pourquoi ils éveillent en moi à chaque fois ce sentiment de déchirement et de mélancolie intense. Au loin nous apercevons des îlots minuscules mais encore habitées, du linge sèche dans un jardin. Absurde. Pourquoi l’ombre de cette petite fille qui regarde le train partir sur le quai me fait toujours pleurer ? Je ne sais pas. Peut-être que ça m’évoque très fortement le dernier voyage, celui avant la mort.

Mais d’un autre côté le bruit du train qui passe est le tout premier élément qui indique à Chihiro au début que le monde au-delà du tunnel a encore de la vie en lui. Traditionnellement, un train en bon état de fonctionnement signifie qu’une certaine zone est vivante d’un point de vue économique et social: elle a intérêt à être ralliée à d’autres zones pour transporter des gens qui représentent une force de travail, des touristes ou des voyageurs qui iront retrouver des proches. Une gare désaffectée est un lieu d’une grande tristesse. L’une des raisons pour lesquelles ce train est si mélancolique, c’est qu’il à l’air de n’aller nulle part. Si ces ombres ne sont pas des âmes en route vers l’autre monde ce sont peut-être des souvenirs des gens qui habitaient autrefois dans cette zone abandonnée que l’on voit tout au début. Et même si les esprits ont repris leurs droits sur les Bains, les hommes sont partis.  

La gentille sorcière, Haku, sortir du tunnel. 

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La maison de Zeniba, la « bonne sorcière », la « bonne maman », contraste violemment avec les appartements de sa sœur jumelle, c’est une chaumière rassurante et modeste d’où s’échappe un doux feu de cheminée. Zeniba elle-même présente un mode de vie mesuré, basé sur le travail manuel, sans luxe et sans grands sortilèges (on ne peut pas tout obtenir par la magie…). On peut tout à fait voir Zeniba et Yubaba comme les deux versants d’une même pièce. D’ailleurs Bu et Sans-Visage qui avaient très mal tournés chez Yubaba deviennent travailleurs, courageux et curieux des choses chez Zeniba. Deux influences possibles à partir d’une figure maternelle, l’une constructrice, l’autre destructrice ? 

C’est Zeniba qui donne à Chihiro son nouveau lien pour ses cheveux, qui sera à la fin le signe que tout cela n’était pas uniquement un rêve. C’est un lien qui représente à la fois le lien entre la réalité et le monde des esprits, et le lien entre Chihiro et tous les amis qu’elle s’y est fait.

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Haku vient chercher Chihiro. Ses adieux à Zeniba sont en quelque sorte un exorcisme de sa rencontre avec Yubaba. Yubaba lui avait volé son nom et sa liberté, mais elle appelle Zeniba « grand-mère », lui confie son nom retrouvé, et Zeniba lui conseille de le chérir. Sen redevient Chihiro, avec tout de même l’assurance de Zeniba qu’elle n’oubliera pas complètement tout ce qu’elle a vécu ici. Sen a dû se souvenir de Chihiro pour pouvoir repartir, mais Chihiro pourra se souvenir de Sen afin de retrouver le courage dont elle a fait preuve avec cette identité. 

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Elle rentre sur le dos de Haku pour sauver ses parents, et se souvient enfin où elle l’a rencontré pour la première fois : elle est tombée dans la rivière « Kohaku ». En entendant son vrai nom Haku perd sa forme de dragon et se souvient qu’il est à l’origine l’esprit d’une rivière, et qu’il a sauvé Chihiro petite. Depuis sa rivière a été asséchée et comblée. Comme pour le premier dieu de la rivière, son malheur est venu d’une activité humaine intrusive et destructrice. Haku représente deux choses très importantes pour Chihiro : son entrée dans la puberté (elle tombe amoureuse) et son renouement avec la nature. On se souvient de son manque d’enthousiasme au début du film pour ce déménagement en province, et quand Haku lui revient en mémoire et lui dis « tu es tombée en moi » elle lui répond « tu m’a portée vers des eaux calmes, je suis tellement reconnaissante ! » Elle redécouvre un élément merveilleux d’une vie plus proche de la nature et des esprits. 

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Une ultime épreuve attend Chihiro : elle doit reconnaître ses parents parmi les gens que Yubaba a transformés en porcs. Mais Chihiro a passé tout ce temps à apprendre à voir au-delà des apparences, et cette épreuve est facile par rapport à celles qu’elle a eu à affronter. Elle commence par appeler Yubaba « grand-mère », et elle voit que son père et sa mère ne sont pas parmi les porcs présentés par Yubaba. Libérée, elle dit au revoir à tout le monde et court vers la sortie avec Haku. Les lieux ressemblent à nouveau à un parc désaffecté. Chihiro et Haku se disent qu’ils se reverront sûrement, et la jeune fille court rejoindre ses parents. Comme Orphée aux enfers, elle ne doit jamais regarder en arrière vers le monde des esprits pour en sortir.

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La sortie du tunnel est une reprise en miroir de l’entrée dans le tunnel, sauf quelques détails révélateurs. Chihiro, qui porte toujours le lien de Zeniba dans ses cheveux, regarde enfin en arrière vers le passage noir. Puis elle se détourne, monte dans la voiture et la famille quitte les lieux. Cette scène est tournée par Miyazaki de manière à ce qu’on ait le sentiment que tout ce qu’on vient de voir tient de l’illusion. En dehors du lien de Chihiro qui capture brièvement un petit rayon de soleil, aucune trace ne subsiste du monde des esprits, et s’il n’y avait pas les branchages sur la voiture on pourrait croire que seulement quelques heures se sont écoulées depuis que l’héroïne et ses parents sont rentrés dans le tunnel. 

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Pourquoi avoir choisi l’intermède entre le départ de la maison d’enfance à la ville et l’emménagement dans la nouvelle maison à la campagne pour insérer cette rencontre de Chihiro avec les dieux et les esprits ? Miyazaki a montré beaucoup de déménagements dans ses films, le Chateau Ambulant est même un lieu en déménagement et en transformation constants. Celui qui m’intéresse le plus au regard de Chihiro est celui de Kiki. Kiki déménage de sa maison de campagne de conte de fées à la ville. C’est exactement l’inverse de Chihiro, et dans le cas de Kiki nous avons une jeune fille pleine de joie de vivre qui va connaître une forte mélancolie, un mal du pays qui tend vers la dépression. Chihiro (la fille de la ville) est morose au début du film, et elle va faire le trajet inverse, c’est-à-dire s’éveiller et s’ouvrir émotionnellement (alors que Kiki se ferme de plus en plus, même physiquement).

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La conclusion la plus évidente serait de dire que Miyazaki est biaisé pour la campagne/contre la ville, mais je pense que c’est plus subtil que ça. Il a toujours montré une véritable fascination pour la révolution industrielle – dont l’urbanisation est une conséquence directe – et n’a cessé de faire le parallèle entre la machine et le vivant (la machine a un visage dans le Chateau Ambulant, les avions font des sons presque humains dans Le Vent se Lève). De plus, Kiki finit tout de même par trouver sa place à la ville et accepte de s’ouvrir aux autres. Je pense que la nature et ses esprits comme la jungle urbaine proposent leurs propres panels d’épreuves ardues. Kiki et Chihiro doivent les affronter et comme elles ont des caractères très différents (Kiki est sensible, lunaire, Chihiro est inflexible, solaire), elles s’y prennent différemment. D’ailleurs Miyazaki a affirmé lui-même que le trajet de Chihiro consiste à « trouver quelque chose qui est déjà en elle« . Peut-être que Kiki est celle qui doit grandir, tandis que Chihiro est celle qui doit développer un trésor intérieur ? L’amour ? 

Conclusion (ouverture ?) : L’accomplissement de soi 

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Est-ce que j’ai percé tous les mystères de ce film après l’avoir décortiqué presque scène par scène ? Au contraire j’ai surtout le sentiment d’avoir plaqué dessus mon interprétation sans pour autant que ça affecte son aura mystérieuse et la puissance évocatrice de ses images. J’ai découvert tout de même que le fil de l’intrigue est une série d’épreuves, qui rappellent beaucoup des épreuves d’initiations d’entrées dans l’âge adulte. Prouve ton courage. Prouve ton désintéressement. Prouve ton honnêteté. Prouve ta loyauté. Prouve ta générosité. Il n’est pas rare que ces cérémonies comprennent l’attribution d’un nouveau nom pour le participant, et on peut voir « Sen » dans cette perspective comme le nom qui permet à Chihiro d’intégrer le monde des mystères et des épreuves. Gare à ne pas oublier le nom originel cependant, au risque de ne plus pouvoir en sortir. Ce film est tout autant une déconstruction identitaire (je perd mon nom, ma famille, mes repères) qu’une reconstruction identitaire (je me réinvente en héroïne courageuse, je tombe amoureuse) pour son héroïne. 

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Ces épreuves ont aussi un rapport étroit avec l’idée de purification. Il faut purifier d’abord Chihiro pour qu’elle ne disparaisse pas, puis elle prend le relais et purifie le dieu devenu Putride, Haku, le Sans-Visage. Ironiquement Chihiro débarque dans un établissement de bains et est perçue comme « sale », mais c’est elle qui fait le plus gros travail de récurage là-dedans. Elle affecte ce monde profondément, et ce monde l’affecte profondément. Au début Chihiro est encore une brindille pleurnicheuse aux genoux khâgneux, et même si physiquement elle n’a pas changée la Chihiro qui sort du tunnel à la fin s’est redressée et n’est plus cette gamine bougonne. C’est une jeune fille qui n’a plus de contrariété ni de crainte dans son regard, et on sait intimement qu’à partir de là, elle va pouvoir aller de l’avant. 

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4 réflexions sur “Sen to Chihiro no Kamikakushi (Le Voyage de Chihiro) – Qui suis-je ?

  1. Hey Mina =)

    Avec un peu de retard, me voilà~ Encore qu’honnêtement je n’ai pas grand-chose à raconter pour le coup. Comme je te l’ai déjà dit, ton article m’a fait réaliser que cela fait une éternité que je n’ai pas vu ce film si bien que certains détails me sont un peu sortis de la tête -pas tous cela dit et je me souviens quand même vraiment bien du film qui est suffisamment marquant pour cela ! Enfin toujours est-il que j’aurais du mal à discuter analyse avec toi.

    Néanmoins je tiens à te complimenter une fois de plus sur cet article. Il est très bien écrit, intéressant et facile/agréable à lire. Donc yay pour toi \O/ Et puis surtout tu m’as fait réaliser plein de choses ! Tiens, ne serait-ce qu’au niveau du titre. Le fait est que j’ai vu ce film pour la dernère fois en 2007, à une époque où je n’anlaysais pas forcément ce que je regardais et, à cette époque, bien que j’avais clairement ressenti tout ce qui est du domaine de l’émotion -moi aussi j’ai envie de pleurer au passage de la gare d’ailleurs et tous les gens à qui j’ai parlé du film ont le même sentiment apparemment donc il doit bien y avoir quelque chose-, je n’avais pas réfléchi au pourquoi, au comment et au sens. Du coup je trouve ton article particulièrement intéressant parce que comme cela, quand je reverrai ce film, je le regarderai d’une autre façon et je ne l’en apprécierai que plus !

    Tout ce que tu soulignes sur les purifications, l’inversion des rôles féminins/masculins, la représentation de l’univers de l’usine du père, le fait que l’établissement de Yubaba ressemble à une maison de plaisirs… cela va me donner de quoi cogiter et j’en ressortirai en appréciant le film d’autant plus~

    Donc merci pour cet article Mina ♥

    • Merci d’avoir pris le temps de commenter ^^ J’ai complètement redécouvert le film en essayent de poser un autre regard dessus. Je me suis rendue compte que jusqu’ici je n’avais fait que ressentir, et cette fois j’ai voulu réfléchir. En particulier je me suis demandée pourquoi certaines scènes de transition entre le « réel » et le « merveilleux » fonctionnent aussi bien, et j’ai repéré les petits changement dans la musique et l’animation qui créent cette illusion du passage d’un monde à l’autre. Le résultat est toujours aussi impressionnant.

  2. Excellent article sur un film que je n’apprécie pas beaucoup à la base (c’est dire la qualité de l’article) si ce n’est le charme artistique des dessins.

    Beaucoup d’analyses, de comparaisons avec notre culture qui est assez juste. Bravo donc pour papier très bien rédigé en effet.

    • Merci beaucoup pour ton commentaire ! J’aime tellement ce film que je voulais lui faire honneur, et j’ai passé beaucoup de temps sur cet article, plus que sur n’importe quel autre.

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