Mononoke Hime (Princesse Mononoké) – Le Prince Maudit et la Princesse des Loups

Ouf! On ne l’espérait plus, mais voici enfin l’article! Le moins qu’on puisse dire est que j’ai eu du mal à l’écrire, peut être parce que Mononoke Hime est, avec Sen to Chihiro Kamikashuki, l’un des films les plus connus de Miyazaki (ou en tout cas, un de ses plus grands succès). Étonnamment, c’est le deuxième film que j’ai vu (mon premier étant Chihiro il me semble), sans doute parce qu’à l’époque, cela me semblait un peu trop adulte. Il reste aujourd’hui un de mes grands favoris (parmi les favoris) que je revoie toujours avec la même fascination, le même émerveillement, et le même plaisir. Plus sérieux que les autres, il conte la rencontre de deux jeunes gens, chacun issus d’un monde différent, qui, avec des moyens différents, tentent d’atteindre le même but : maintenir l’équilibre naturel.

Un mot sur la genèse

La première ébauche du scénario naît vers la fin des années 70. Miyazaki a dans l’idée de faire une adaptation (très) libre de la Belle et le Bête mais le ton est déjà relativement sombre ce qui lui vaut un refus de la part des producteurs de l’adapter en version animée pour enfants. L’idée ne s’évapore cependant pas et dans les années 90, le conte illustré est publié pour déterminer si une adaptation visuelle pourrait marcher ou pas. Finalement Miyazaki décide de retravailler entièrement la matière en 1994, des personnages jusqu’à l’intrigue. Du conte de fées initial, Mononoke Hime ressemble alors plus davantage à un récit mythologique ou à un conte folklorique.

Le travail d’animation ne commencera que 11 mois plus tard alors que Miyazaki n’a pas encore terminé toutes ses séquences. Il les soumettait au fur et à mesure, par conséquent, personne ne savait à quoi le film ressemblerait à la fin. Mononoke Hime aura mis deux ans avant de sortir : c’est le projet le plus long et le plus coûteux jusqu’alors et Miyazaki comptait prendre sa retraite en tant qu’animateur après ce film. Dès sa sortie en 1997, c’est un succès immense et immédiat. La Japan Academy lui décerne le prix du meilleur film tandis que celui-ci est nominé aux Oscars. Il sort en 1999 aux États-Unis et un an plus tard en France mais la version originale souffre de ces deux adaptations qui ont tenté d’occidentaliser le film, lui faisant alors perdre ce pourquoi il était si précieux. Le public est cependant séduit mais ce n’est pas pour autant un franc succès commercial. Il faudra attendre sa sortie en DvD en édition collector pour avoir accès au film original avec sous-titres!

Sources : Buta Connection (Le site de référence sur les studios Ghibli), The Art of Animation (affiche).

L’intrigue de Mononoke Hime est beaucoup plus élaborée que les films précédents de Miyazaki. La narration est complexe, le souffle épique est maintenu jusqu’au bout et le tout est certainement un des scénarios les plus aboutis du réalisateur. L’histoire prend place au XVème siècle, à l’ère Muromashi. Ashitaka est le jeune et dernier Prince de la tribu Emishi dans l’est. Alors qu’il essaie de protéger son village de l’attaque d’un démon, il est frappé d’une malédiction inconnue qui le tuera à petit feu. On retrouve dans le corps du démon (qui s’avère être un Dieu Sanglier) une boule de fer, la source de son mal et de sa transformation en monstre. Ashitaka ne peut pas rester dans son village et la chaman lui conseille de partir vers l’ouest, lieu où l’on trouve ce genre de fer, en quête de l’origine de cette malédiction et d’un moyen pour la conjurer. Il se met en route et croise sur son chemin Jiko, un moine à l’allure bon-vivant avec qui il partage un repas.

  

Lorsqu’il lui montre la marque que la lutte contre le démon lui a laissé sur le bras et la boule de fer, Jiko lui apprend l’existence d’un Dieu-Cerf et de la forêt où vivent les Dieux animaux. Quelques jours plus tard, au bord de la rivière, Ashitaka trouve deux corps d’hommes grièvement blessés et fait la rencontre, de loin, avec San, une jeune fille humaine avec une peau de loup sur le dos, accompagnée par une énorme louve et deux autres loups de taille normale. Il tente d’établir un contact, mais la jeune fille et les loups disparaissent sans dire un mot.

  

Les deux hommes blessés le mènent à Dame Eboshi, la propriétaire d’une forge non loin de la forêt, lieu de fabrication de ces boule de fer semant le chaos. Une première clé est trouvée mais ce n’est que le début car Ashitaka sera le témoin d’une guerre implacable entre Dame Eboshi et les Dieux animaux, et en particulier, San. Face à tant de violence, Ashitaka tentera à tout prix de rétablir l’harmonie première troublée par l’action hostile et conquérante de l’Homme.

  

Les différentes remarques de cet article ne se veulent en aucun cas exhaustives ni ne prétendent apporter une nouvelle lumière sur le film alors que tant de personnes et de critiques plus éclairés se sont penchés en détails sur cette oeuvre. Mononoke Hime une splendide fresque écologique et épique d’une richesse et d’une profondeur sans fin.  Une des qualités la plus précieuse de ce film est le fait qu’il ne se complaise pas dans la facilité du manichéisme. L’univers de Mononoke Hime est une réalité complexe et ne présentant pas une ligne évidente et tranchée entre le « bien » et le « mal » ni un camp contre un autre bien défini. En effet, il ne s’agit pas simplement d’une lutte entre les hommes et la nature mais également une lutte entre des hommes et d’autres hommes et même les animaux de la forêt ne sont pas en harmonie entre eux. De même, la frontière entre humain/animal est parfois flou : il y a constamment de l’humanité dans l’animal et de l’animalité dans l’humain.

Les thèmes sont par conséquent sérieux et baignent dans une atmosphère de violence qui situe le film loin de la contemplation de Tonari no Tototoro ou de la farce de Kurenai no Buta. Il est important de comprendre également que Mononoke Hime est profondément ancré dans la culture japonaise et dans la religion qu’est le Shinto. On avait déjà vu cet aspect dans Tonari no Totoro, on la retrouve également dans Sen to Chihiro no Kamikakushi mais le Shinto fait partie intégrante de l’univers de Mononoke Hime, que ce soit dans sa conception de la nature, des dieux (kami) ou de la vie et de la mort.

Un prince plongé dans univers implacable

Mononoke Hime peut certes convenir à un jeune public en raison de son taux relativement modéré d’hémoglobine mais son propos et son atmosphère sombre conviennent cependant davantage à un public un peu plus mature. En effet, Mononoke Hime est le théâtre d’une guerre sans merci entre les dieux de la forêt et les hommes que nous voyons à travers les yeux d’Ashitaka. Ce dernier, parti de sa tribu pour chercher la vérité, va trouver à la place massacre, violence et folie. La nature, qu’elle soit humaine ou animale, est sans pitié.

  

Par un cercle vicieux, l’ambition de Dame Eboshi et de l’empereur mène à la destruction de la nature, ce qui engendre la colère des animaux. Ceux-ci, menacés, sont bien décidés à défendre leur forêt en attaquant sans cesse Dame Eboshi. La haine n’engendre que la haine et Miyazaki est suffisamment fin pour ne donner lieu à aucun spectacle manichéen : la violence est dans les deux bords. Les splendides mais terribles scènes de combat sont d’une froideur et d’un détachement extrêmes : ni Dame Eboshi, ni les animaux, ni Miyazaki n’ont de scrupule à tuer ou à montrer la mort. Mononoke Hime décrit un univers cruel où le sentimentalisme n’a aucune place et où règne la loi du plus fort.

  

Un environnement menacé, un monde en changement?

Bien que Miyazaki ait toujours intégré un message écologiste dans chacun de ses films, Nausicaä et Mononoke Hime sont considérés, à raison, comme ses deux grands chants d’amour à la préservation et au respect de la nature. La forêt est un lieu paisible dont la pureté peut guérir les plaies les plus graves mais qui peut également s’avérer menaçante lorsqu’on vient perturber son équilibre. Luxuriante, chatoyante, vivante sous la main de Miyazaki, elle apparaît comme un véritable havre de paix.

  

Aussi grande et puissante qu’elle puisse être, elle est cependant menacée par l’arrivée des hommes qui, bien loin de la craindre comme auparavant, arrivent en position de conquête et de contrôle : Dame Eboshi coupe des arbres pour construire sa forge et menace toujours un peu plus l’équilibre naturel. Pire, l’Empereur ordonne qu’on lui ramène la tête du Dieu-Cerf car une légende dit qu’elle apporterait l’immortalité. Avec ces deux figures, Miyazaki entend montrer la bêtise et, surtout, l’ignorance humaine. Détruire la forêt sème le chaos dans l’entente entre les hommes et les animaux, tandis que vouloir tuer un Dieu, et le Dieu de la Nature, est une mégalomanie qui coûterait cher à l’humanité dans toute sa globalité.

La critique est on ne peut plus claire et sera répétée souvent sans pour autant être moralisatrice ou culpabilisatrice : penser que l’on peut contrôler et se passer de la Nature est une bien présomptueuse idée car la Nature est la Vie elle-même, détruisez-la, et vous mènerez le monde à sa destruction. Le moment où le Dieu-Cerf cherche désespérément sa tête est une scène terrible et terrifiante de symbolisme tandis que l’acte de Dame Eboshi de rogner toujours un peu plus la forêt représentante la tendance de l’homme à vouloir toujours plus, à empiéter sur un terrain qui ne lui appartient pas mais qu’il s’approprie de force. L’équilibre cosmique est perturbé par la déforestation : pour le maintenir, les hommes doivent prendre conscience des limites et des frontières de son champ d’action. Bienvenus dans la forêt en tant que visiteur, il ne peut qu’être l’objet des hostilités lorsqu’il essaie de s’en faire le maître.

    

Outre le message écologique, on pourrait également argumenter que Miyazaki montre la transition, difficile mais inévitable, entre le monde traditionnel et le monde moderne. Ce changement est représenté par le sort des Dieux animaux : auparavant gigantesques, comme Moro ou Okkoto, ils deviennent de plus en plus petits (comme les frères de San et les autres sangliers), perdent le don de la parole pour finalement perdre leur statut de dieu et devenir des animaux communs. Lorsque le Dieu-Cerf est décapité, c’est le symbole que quelque chose a été rompu, la fin d’un temps en quelque sorte. Lui rendre sa tête a rééquilibré le monde mais n’a pas restauré l’ordre initial. C’est un monde changé, différent, autre, qui naît de la destruction: « Même si la forêt renaît, elle ne sera plus la même » (San). Elle ne sera plus la même car l’impact de l’action de l’Homme sur elle est durable, pour le meilleur comme pour le pire.

L’amour porteur d’espoir

Mais Mononoke Hime ne traite pas simplement de guerre, de violence et d’écologie car il développe également une très belle et marquante histoire d’amour entre Ashitaka et San. Il est très rare que Miyazaki nous offre à voir une romance explicite et développée et Mononoke Hime est resté le seul film à traiter d’une relation amoureuse adulte avant Hauru no Ugoku Shiro. Le couple de San/Ashitaka restera sûrement dans les annales car leur romance, loin d’être sirupeuse ou superficielle, est peut être un peu précipité mais n’en reste pas moins profonde, marquée par un respect mutuel fort et aussi romantique que le film est épique. Ils se protègent, essaient de se comprendre et à eux deux, ils tenteront de ramener l’équilibre naturel en redonnant la tête au Dieu-Cerf.

  

  

Cependant, l’amour est-il plus fort que tout? Non. Et aussi frustrant que cela puisse paraître, c’est paradoxalement là où réside également la grande force de Mononoke Hime. Là où d’habitude le réalisateur se laisse aller une conclusion optimiste voire idyllique et sentimentale (comme dans Nausicaä, Gake no ue no Ponyo, Laputa), Mononoke Hime se termine certes bien mais ne voit pas se réaliser la réunion des deux amoureux. C’est cette pointe d’amertume qui vient nuancer le tout et pour rappeler que le massacre des animaux et de l’environnement a des conséquences. L’ordre est revenu mais à quel prix? Au prix de nombreuses morts, tant du côté des animaux que de hommes, après tant de violence et de haine. Tout est arrangé mais tout n’est pas pour autant pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles. San et Ashitaka ressortent plus adultes de cette expérience mais ils ne sont plus également les mêmes qu’au début du film.

  

San ne peut pas se décider à vivre chez ces humains qu’elle hait tant malgré son amour pour Ashitaka. Métaphoriquement, les deux mondes humain-animal peuvent cohabiter en paix mais ils ne peuvent pas/plus se mélanger : la tradition d’un homme en communion avec la nature se perd avec l’arrivée de l’homme moderne. Les Dieux sont en voie de disparition, le monde que Moro et San ont connu dans lequel l’homme se soumettait à la nature, n’existe plus. Et face à cet amer constat, l’amour ne suffit pas à San pour accepter de devenir humaine et le contraire aurait été très décevant. C’est parce qu’il se termine de manière douce-amère que le film reste fort jusqu’à la dernière minute : l’amour n’est peut être pas la solution-miracle, mais elle apaise néanmoins, apporte de la chaleur et du réconfort pour vivre.

Des personnages élaborés et profonds

Avec Mononoke Hime, Miyazaki se détourne un instant de ses personnages enfants pour proposer des figures d’adultes ou de jeunes adultes. Les personnages, tout comme les propos, sont dépourvus de tout manichéisme: c’est ce qui les rend intéressants, profonds et complexes. Mononoke Hime a sans doute une des galeries de personnages les plus fascinants car Miyazaki porte une attention toute particulière au détail. On remarque encore une fois son amour pour les femmes car entre San, Moro ou encore Dame Eboshi et ses employées, c’est la femme dans tous ses états qu’il présente et célèbre ici.

  

À part Ashitaka, les autres hommes sont rarement édifiés : Gonza qui est la risée des femmes ne fait peur à personne, le mari de Toki est certes gentil mais pas super finaud ou Jiko le moine dont on ne sait rien d’autre que son désir de prendre la tête du Dieu Cerf en utilisant tous les moyens possibles tandis que du côté animal, les deux frères de San n’ont aucun charisme et se contentent de faire ce qu’on leur demande de faire. Les hommes dans Mononoke Hime sont passifs, au contraire des femmes qui elles sont sans cesse des forces agissantes : San et Dame Eboshi sont remarquables d’énergie tandis que les femmes travaillant pour Dame Eboshi sont tout aussi capables de se défendre verbalement que physiquement. Toki est l’employée qui se démarque le plus par sa langue bien pendue et son émancipation. À part ces quelques personnages secondaires qui parviennent à nous arracher plusieurs sourires sincères, les autres figures sont beaucoup plus graves et mélancoliques.

  

Des hommes donc, seule la figure d’Ashitaka se détache. Loin d’être un jeune homme mou, excessivement idéaliste ou sentimental, Ashitaka est intéressant et complexe à bien des égards. D’abord, c’est le seul qui n’arbore aucune haine en lui. Il est un lac serein et paisible qui ne désire que vivre et mourir en paix : le démon qui l’habite n’est pas un démon « caché », un démon qui se trouvait tapi en lui mais une force obscure qui lui a été transmise via la violence des hommes.

En effet, les boules de fer, pleines d’hostilité, que lancent les canons de Dame Eboshi sont ce qui mangent les animaux de l’intérieur, leur insufflant violence et haine aveugle et les menant à leur mort. Ashitaka est en quelque sorte cet être pur, souillé par la bêtise des autres, mais qui refuse de se laisser souiller sans rien faire. Le plus qu’il le pourra, il tentera de dialoguer avant de tuer et de pacifier les batailles : « Les hommes et les dieux ne peuvent-ils pas vivre en harmonie? » demande-t-il avec espoir à Moro.

Mais force est de constater qu’il est un homme impuissant, qui ne peut regarder qu’avec une passivité forcée (mais lucide), le feu qui le ronge et qui le tue. Ce n’est pourtant pas pour autant qu’Ashitaka est fataliste ou même passif. Loin d’avoir peur de la mort, il accepte son sort mais prend également son destin en main : il désire comprendre, aller à l’origine des choses et peut être même trouver un remède à sa malédiction et c’est cette quête du savoir qui le mène à Dame Eboshi, à San et au Dieu-Cerf.

Cette non-hostilité, cet amour pour tous les êtres vivants généralisé permet à Ashitaka d’être un trait d’union entre les hommes et les bêtes. En effet, il gagne d’abord la sympathie de ses homologues humains mais San apprendra peu à peu à lui faire confiance et à respecter ce en quoi il croit. Il est en quelque sorte le Nausicaä masculin : proche des animaux (il ne va nulle part sans Yakul, connaît l’existence des Kodamas), il aime la nature et l’équilibre cosmique sans pour autant vouer une haine aux hommes. Contrairement à San, flamboyante de rage et de passion, guerrière et animale, Ashitaka ne peut regarder la violence se perpétuer.

  

Pacifiste et tolérant, Ashitaka refuse néanmoins de prendre position. Non pas parce qu’il est inconsistant mais justement parce qu’il a cette capacité à regarder les choses de manière détachée. Ashitaka est d’abord et avant tout du côté de la paix et du côté de San. Ce qu’il veut, c’est rétablir l’ordre dans le chaos semé par Dame Eboshi, rendre au monde sa sérénité première et parvenir à sauver San. Sauver San, il le peut, mais sa quête de voir une harmonie entre la nature et les hommes est un succès relativement tempéré. On peut remarquer également qu’il est une figure de la liberté dans toute sa splendeur. Ses actions sont désintéressées, il ne s’en remet qu’à son bon jugement, écoutant ce que tout le monde a à dire et se forgeant ensuite une opinion personnelle. Ses démarches et ses choix ne sont dictées par personne d’autre que par lui-même et c’est peut être aussi pour préserver sa liberté d’action et d’opinion qu’il se refuse à choisir un camp.

Si Miyazaki ne présente aucun enfant, il présente cependant un autre de ses motifs favoris : le récit initiatique et la quête de soi. San et Ashitaka sont deux jeunes êtres qui vont être bouleversés par ce dont ils vont être témoins. Tout comme la nature ne sera plus la même après cela, eux ne pourront pas non plus retourner à leur état initial. Ashitaka commence sa quête en quittant les siens et en arrivant dans un monde qu’il ne connaît pas, au beau milieu d’une bataille qui a commencé sans lui. Son voyage de l’est vers l’ouest est le chemin vers la voie adulte. Ashitaka, tout comme San, ressortira de tout ça plus fort et surtout, différent : lui restera physiquement « marqué » bien que la malédiction soit levée et elle, perd ses attributs de louve qui la caractérisaient au début (son masque et sa fourrure sur le dos).

D’ailleurs, San de son côté est d’une beauté renversante, fascinante et magnifiquement complexe en Mowgli féminin. En communion totale avec la nature, élevée par les loups et se considérant comme une louve, elle ne veut rien entendre de son caractère humain et pourtant, c’est ce trait qui la rend si intéressante. Ni louve, ni humaine, San se trouve dans un lieu d’entre-deux, dans un espace liminaire où ses désirs, ses aspirations et nature se trouvent parfois en contradiction. Pourtant, contrairement à Ashitata, elle, elle a choisi son camp, celui de la nature et de sa mère, Moro, et se battra avec toute la sauvagerie animale qui est en elle pour le défendre.

  

Elle ne se sent aucune appartenance au monde des hommes qu’elle hait (« Je ne suis pas une humaine, je suis une louve, comme ma mère! ») mais le monde des animaux ne la considère pas non plus entièrement comme l’une des leurs. À bien des égards, on peut estimer que le personnage principal de Mononoke Hime est, comme son titre l’indique, San. Certes, Ashitaka est celui que l’on voit le plus et c’est à travers ses yeux que nous suivons l’intrigue mais San est véritablement la clé du film, la figure la plus fascinante car un mystère est crée autour d’elle dès le début. Par ce biais, Miyazaki crée l’attente et  cette jeune fille qui se comporte pendant les trois premiers quarts d’heure du film comme un véritable animal (elle ne parle pas mais grogne, court à une vitesse stupéfiante) pique immédiatement la curiosité.

La première fois qu’on la voit (et qu’Ashitaka la voit) c’est dans toute sa splendeur, la bouche pleine de sang et le regard en alerte. Tout comme Ashitaka qui change lorsqu’il la rencontre, San en entrant en contact avec lui, va devoir remettre en question son identité. Mais, contrairement à Mowgli, elle acceptera la part d’humanité en elle mais elle refusera catégoriquement l’idée de s’assimiler aux humains. À l’opposé d’Ashitaka, elle est impulsive, émotionnelle, et incapable d’être aussi réfléchie et détachée  que lui. On ne peut cependant pas s’empêcher de l’admirer car elle porte en elle une passion explosive, une vie et une énergie hors du commun.

Elle le doit certainement à Moro, sa mère louve adoptive, personnage peu présent mais ô combien charismatique. Comme souvent lorsque Miyazaki présente un personnage de mère, celle-ci, à défaut d’être douce, se révèle sage, profondément aimante, protectrice et compréhensive envers sa fille. Bien qu’elle ait un triste sort, elle garde sa superbe en toutes circonstances en tant que digne représentante de la dernière génération des Dieux animaux. Non seulement elle reste la fidèle gardienne de la forêt mais elle montre contre toute apparence beaucoup d’affection envers sa fille. Cet amour est réciproque et dans le regard de San et de Moro, on lit un profond lien d’amour.

Un des plus beaux moments du film est lorsqu’elle et Ashitaka discute alors que San dort. Dans cette conversation (la première entre les deux), on connaît non seulement le désir d’harmonie d’Ashitaka mais également l’inquiétude d’une mère pour sa fille : « Que peux-tu faire pour elle? Les humains qui ont détruit la forêt l’ont jetée devant moi avant de s’enfuir. Maintenant, elle ne peut pas être humaine, et elle ne peut pas être louve. Ma pauvre, laide, adorable fille, peux-tu la sauver? »

  

Toute la beauté de la relation Moro/San réside dans son atypie : Moro n’est pas la « vraie » mère de San mais elle l’aime comme si elle l’était. L’amour maternel ne connaît pas de frontière et l’enfant qu’on recueille n’est pas l’enfant qu’on chérit le moins parce qu’il n’est pas biologiquement le nôtre. Moro considère San comme sa fille et est prête à dévorer quiconque l’insulterait d’être une humaine (c’est-à-dire de ne pas faire partie des leurs).

C’est pour sauver San qu’elle sacrifie les dernières forces qu’elle gardait pour tuer Dame Eboshi : sa fille est passée et passe toujours en premier. Bien qu’elle n’approuve pas nécessairement la liaison entre San et Ashitaka, elle est capable de faire preuve de compréhension. Son coeur désire qu’elle reste auprès d’elle, mais elle sait que San est humaine et aurait même accepté que cette dernière aille rejoindre le monde auquel sa « nature » appartient. 

  

Dame Eboshi est également une figure de femme intéressante de par la nuance apportée à son personnage. Femme forte et obstinée, elle n’a peur ni des hommes ni des Dieux et n’hésitera pas à défier les deux. Représentante de cette nouvelle civilisation coupée de la nature, Dame Eboshi n’a aucune compassion envers les arbres ou les animaux qu’elle déloge et tue. Elle est en effet « l’ennemi » à combattre mais elle n’est pas pour autant le Mal incarné. Comme il a déjà été énoncé plus haut, le film ne se complaît pas dans le manichéisme, que ce soit dans les propos ou dans les personnages.

  

Aussi, Dame Eboshi, aussi implacable qu’elle puisse paraître, se révèle étonnamment douce et sensible envers les plus démunis : les prostituées et les lépreux, qu’elle recueillit, soigne et emploie. Cette humanité lui fait gagner le respect de tous ceux qu’elle a aidé et tous les employés de la forge seraient prêts à donner leur vie pour elle. Ceux qui ont vu Nausicaä pourront aisément reconnaître Kushana dans Dame Eboshi dans son caractère intraitable et sa reconversion à la fin. Il est également étonnant de voir que cette dernière termine avec un bras manquant et ressemble alors encore plus à Kushana de Nausicaä.

La nature est tellement présente dans Mononoke Hime qu’elle ne saurait être reléguée au statut d’arrière-plan et pourrait être considérée comme un personnage à plusieurs facettes. La première manière dont on la rencontre est par le biais des Kodamas, ces petites créatures plus-mignonnes-tu-meurs. Muettes, mystérieuses mais jamais hostiles, elles représentent la partie calme, bienveillante et étonnante de la nature.

  

En effet, ce sont les Kodamas qui guident les pas d’Ashitaka dans la forêt vers l’eau pure et guérisseuse. Ils sont en quelque sorte l’âme des arbres, tristes lorsqu’une plante est coupée, accueillant avec joie l’arrivée de leur père, le Dieu-Cerf et mourant lorsque celui-ci est sur le point de mourir. Apparemment anecdotiques, les Kodamas sont bien plus importants qu’il n’y paraît, preuve en est le fait que le film ne se termine non pas sur une séquence de San et d’Ashitaka mais sur la réapparition d’un Kodama après leurs morts brutales. Encore une fois le message est clair : le point central de Mononoke Hime n’est pas l’amour, mais la nature.

  

Le Dieu-Cerf est la personnification de cette nature dans sa plus grande complexité. À l’image de la forêt, il est à la fois doux et calme mais peut se révéler bien plus menaçant et dangereux. Énigmatique de bout en bout, il a d’ailleurs plusieurs formes et visages : de loin, on penserait qu’il s’agit d’un cerf aux milles bois mais de près, il a plutôt le visage d’un singe. De plus, lorsque la lune se lève, il devient ce géant Promeneur Nocturne au corps transparent qui semble renfermer les étoiles. 

Un mot sur la forme

Visuellement, c’est du grand art avec un graphisme qui a très bien vieilli. Miyazaki travaille dans le détail et il n’y a aucune zone de vide ou de sentiment d’inachevé dans ses séquences sans qu’on est pour autant l’impression que l’image « étouffe ». La forêt est particulièrement impressionnante de maîtrise et Miyazaki lui donne une majesté, une verdure, une densité et une richesse stupéfiante. Tous les dessins ne sont pas faits à la main et Mononoke Hime est le premier film du studio a avoir autant utilisé l’image digitale. Cela n’est pas pour autant une insulte ou une critique car l’ensemble est absolument splendide de précision et les couleurs, vives et profondes achèvent la perfection du graphisme.

  

  

Cela serait sans doute beaucoup moins efficace si la bande-son n’était pas signée Joe Hisaishi. Ce n’est peut être pas sa plus extraordinaire composition (Laputa et Sen to Chihiro no Kamikakushi ont une OST beaucoup plus riche) mais elle n’en reste pas moins splendide. Envoûtante, mélancolique et pleine d’émotions, elle nous transporte dès les premières notes dans cet univers où les hommes, les dieux et les démons se côtoient dans la vie quotidienne. Les compositions musicales soulignent parfaitement l’atmosphère tantôt épique, tantôt solennelle, tantôt triste de Mononoke Hime et, plus que les images peut-être, c’est cette musique qui touche le coeur du spectateur.

Conclusion : Une épopée poético-écologiste sans sentimentalisme

Quinze ans plus tard, le film est on ne peut plus d’actualité avec l’industrialisation et c’est avec une certaine mélancolie que l’on regarde Mononoke Hime aujourd’hui. On pourrait reprocher au film d’être un peu trop long, son ton un peu trop sérieux, ainsi que de délivrer un message de manière pas très subtile bien que tout ça reste très discutable. Cependant, la poésie qui s’en dégage, la grande beauté de l’image, la fluidité du scénario et la sobriété de l’ensemble ne rendent ces « défauts » que plus attachants.

  

Miyazaki nous étonne encore une fois de par la richesse de son oeuvre et sa capacité à créer des mondes à la fois familiers et différents. Aussi, tout comme Kurenai no Buta ne ressemblait en rien à ses oeuvres précédentes, Mononoke Hime, s’il ressemble à une autre version de Nausicaä, demeure au restant très différent. D’abord parce qu’il est positivement terrestre. En effet, exit le ciel, exit l’aviation que l’on pouvait retrouver dans Nausicaä: place à la terre, à la boue, aux racines des arbres et non plus à leurs cimes. Mononoke Hime est ancré dans la terre, non pas seulement par son réalisme (comme Tonari no Totoro) mais parce qu’il présente un monde naturel organique et vivant. De plus, c’est son film le plus sérieux jusqu’alors. Alors que le réalisateur insufflait  dans ses oeuvres précédentes un humour mordant et léger, l’univers de Mononoke Hime est essentiellement grave, fondamentalement dramatique et sombre.

  

Il y a certes des touches humoristiques pour détendre l’atmosphère et Mononoke Hime n’est pas exactement un film pessimiste dans la mesure où la fin évoque une renaissance : selon le cycle de la vie, la destruction engendre le renouveau. Seulement, la différence entre la fin de Nausicaä par exemple et celle de Mononoke Hime c’est que l’optimisme de cette dernière est dilué par le grand nombre de morts que cette guerre a engendré. Le dialogue entre l’homme et la nature est sur la voie d’un rétablissement mais c’est loin d’être une garantie. En choisissant de ne pas intégrer San dans le monde des humains, et donc en évitant le « happy ending » Miyazaki fait preuve d’un pessimisme qu’on ne lui connaissait pas dans ses oeuvres précédentes. Il poursuivra son exploration des mondes plus sombres avec Sen to Chihiro Kamikashuki ainsi que, dans de moindres mesures, Hauru no Ugoku Shiro.

2 réflexions sur “Mononoke Hime (Princesse Mononoké) – Le Prince Maudit et la Princesse des Loups

  1. Certainement le Miyasaki le plus profond, autant dans ses personnages, ses métaphores, sa poésie et sa beauté.. Il m’a touché pour son réalisme [ les allusions : à la guerre (bombe atomique) – aux dangers de la nature, auxquels les Japonais sont probablement très sensibles – à l’ascension des femmes dans la société d’aujourd’hui – à la religion (revenant d’un voyage au Vietnam, je suis maintenant à jour dans ce qui s’agit de La religion dominant le monde asiastique, le Bouddhisme) – à la nostalgie d’une époque perdue (que l’on retrouve très très explicitement dans le dernier film du fils Miyasaki « La Colline aux Coquelicots » ]. De plus, étant assez fleur-bleue, j’ai aimé assister à une vraie romance made in Ghibli, c’est assez rare qu’elle soit aussi prise avec sérieux (cf Ponyo) !
    Ton analyse est vraiment complète, elle me donne envie de revoir ce chef d’oeuvre. C’est personnellement mon film préféré pour son originalité et sa complexité, devant Chihiro, qui n’a rien à voir mais, qui fut pour moi un vrai coup de coeur sentimental.
    Cependant, j’ai trouvé Mononoké très dur, sombre, même terrifiant. Déjà que Miyasaki destine généralement ces films à un jeune public, mais delà à effrayer les plus agés! Le graphisme y est pour beaucoup d’après moi, outre la dureté des personnages et de leur convictions (ces images gluantes, ce sanglier surgissant des bois, la présence de sang, la mort du Dieu Cerf et cette malédiction au bras d’Ashitaka).
    C’est fou finalement ce que l’on peut transmettre avec un simple film d’animation ! A coté les meilleurs Disney semblent enfantins.

    Ps : Je ne te conseille pas « La Colline aux Coquelicots », j’ai failli m’endormir..

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