Tonari no Totoro (Mon Voisin Totoro) – Ode à l’Enfance

 

Si on s’intéresse un tant soit peu au cinéma dans sa généralité, difficile de faire l’impasse sur Miyazaki (père, bien sûr). Ce réalisateur japonais a su s’imposer rapidement comme un maître incontesté de l’animation japonaise de ces dernières décennies : Miyazaki est un incontournable et un indémodable. C’est pour cette raison qu’il s’est naturellement trouvé l’objet d’un dossier estival spécial sur In Between Dreams dans lequel nous allons aborder chaque oeuvre de sa filmographie chaque week end de Juillet. Notre objectif est moins un marathon que l’occasion pour nous de redécouvrir avec des yeux nouveaux ces films qui nous ont marquées, touchées et faites rêver : voir Miyazaki non plus (seulement) avec des yeux d’enfants émerveillés mais avec les yeux d’adultes que nous sommes à présent devenues (?), toujours aussi émerveillés bien sûr, mais prenant les choses avec un peu plus de recul. L’oeuvre de Miyazaki est dense, et loin de nous l’idée de vouloir absolument parler de sa richesse et de sa subtilité de manière exhaustive. Nous avons simplement voulu tracer les grandes lignes de ses thématiques, faire ressortir les liens que les films entretiennent entre eux, et tenter de capturer dans son ensemble l’univers si particulier qu’il a réussi à créer.

Crédits : Buta Connection (informations techniques), The Art of Animation (Affiche ci-dessus).

Commençons par le (presque) commencement avec Tonari no Totoro, particulièrement estimé parmi les enfants.

Pour une rapide mise en contexte…

Quatre ans après Kaze no Tani ni Naushika (Nausicaa de la Vallée du Vent) et deux ans après Laputa (Le Château dans le Ciel), une nouvelle idée germe dans la tête de Miyazaki au début des années 80 : faire un film sur une enfance dans le Japon rural dans les années 40. Il la soumet quelques temps plus tard à Tokuma un célèbre éditeur qui refuse de financer le projet. En 1987, Miyazaki refait sa proposition qui est cette fois acceptée (difficilement pourtant) à condition que le film s’en tienne à une durée de 60 minutes. Au même moment, dans les studios Ghibli, un autre grand projet est en cours : le non moins célèbre Hotaru no Haka (Le Tombeau des Lucioles) d’Isao Takahata! Les deux longs-métrages débutent alors au même moment et sortent en même temps, en 1988. Il est intéressant de remarquer que l’arrivée de Tonari no Totoro sur nos écrans français a mis onze bonnes années car il n’est projeté dans les salles qu’en 1999! Le film a eu tellement d’impact sur le public japonais que les studios Ghibli ont décidé d’adopter Totoro comme logo ; et on comprend :

Pour un rapide résumé…

L’histoire est très simple : Mr Kusabe emménage dans une nouvelle maison à la campagne avec ses petites deux filles, Mei et Satsuki. Alors que Satsuki est à l’école, Mei joue toute seule dans les environs et découvre un petit animal bizarre. En le suivant, elle tombe (presque littéralement) sur Totoro, un énorme animal entre un chat et un panda. Elle s’endort et lorsqu’elle se réveille, à sa grande déception, Totoro a disparu…mais pas pour longtemps. Rapidement, il fait parti intégrante de la vie des deux petites filles pour les aider psychologiquement à surmonter leur difficulté familiale : leur mère est à l’hôpital et elles attendent avec impatience son retour à la maison.

Des Hommes et des Dieux

Dès ses premiers films avec Nausicaa ou Laputa, Miyazaki avait déjà exprimé sa passion pour l’aviation ainsi que l’importance de la nature. On retrouve le premier élément traité également dans Tonari no Totoro mais ce n’est pas le sujet principal du film : ce sont alors de petits détails comme par exemple voir Kanta qui fabrique un avion, qui n’est pas sans rappeler Pazu dans Laputa. La nature est beaucoup plus étroitement démontrée dans Tonari no Totoro dans la manifestation-même du personnage : Totoro est la nature, l’esprit de la forêt. Le film, plus que certains autres films du même réalisateur, s’inscrit très délibérément dans la culture japonaise dans ses  références à la croyance Shinto. On retrouvera cette même empreinte religieuse avec Sen to Chihiro no Kamikakushi (Le Voyage de Chihiro) par exemple.

  

Très rapidement, cette religion – perçue par les Japonais comme une philosophie de vie et non à proprement parler comme une religion – lie humains et dieux par une relation très étroite : les kami sont partout dans la vie quotidienne, ils sont dans l’eau, dans l’arbre, dans le vent. On peut remarquer par ailleurs la présence quasiment constante du torii (portail traditionnel normalement présent pour indiquer l’entrée d’un sanctuaire) devant lequel passent les enfants ou les sanctuaires qui, par deux fois, offrent protection à Satsuki et Mei (abri pour la pluie, et protection symbolique lorsque Mei est perdue). Tonari no Totoro décrit un moment où les hommes, les dieux et la nature vivaient en harmonie  (contrairement à Mononoke Hime par exemple), les hommes priant et remerciant les déités. Loin de toutes les technologies, de la pollution de la ville, les hommes ne peuvent plus que s’en remettre à la nature pour les nourrir et les protéger : la nuit où Totoro fait pousser un arbre gigantesque qui couvre toute la maison de Satsuki et Mei est le symbole que la maisonnée est dans les mains bienveillantes de l’esprit de la nature.

Mais le centre d’intérêt réel de Miyazaki, selon moi, est la description épurée de la vie en famille. Totoro et ses amis n’ont d’impact que très tardivement dans le film et malgré le fait qu’il donne son titre au film, il ne fait pas beaucoup d’apparitions finalement. C’est cela qui fait toute son importance bien sûr mais c’est aussi une volonté du réalisateur de se pencher plus en profondeur dans la sphère de l’intime, une plongée dans un bout de quotidien dans cette famille traditionnelle dans la campagne. Contre toute attente, le film est en prise constante avec la réalité et on porte autant d’attention au bruit d’une horloge et aux rires des enfants qu’au merveilleux que nous offre Totoro ou le Chat-Bus.

Les premières minutes du film sont consacrées exclusivement aux deux soeurs qui découvrent leur nouvel environnement avec un enthousiasme complice et contagieux. Rarement Miyazaki nous a offert des films aussi terre-à-terre que Tonari no Totoro ou Kurenai no Buta (Porco Rosso) tout en jonglant avec le merveilleux onirique.

Avoir une trame scénaristique simple ne veut pas nécessairement dire qu’elle est simpliste. Miyazaki nous prouve qu’en dépit du très grand dépouillement de son action, Tonari no Totoro est une oeuvre pleine de richesse, fascinante et émouvante : comment ne pas tomber sous le charme de cette grosse peluche qu’est Totoro? Conte dialoguant entre la réalité et le rêve, il est vu en premier lieu comme une véritable ode à l’enfance. En effet, dans cet arrière-plan presque idyllique de la campagne s’expriment toute l’admiration et l’affection du réalisateur pour cet âge de l’insouciance et de l’innocence.  

L’atmosphère très paisible et sans violence externe pourrait donner l’impression que le film ne s’adresse qu’à un jeune public mais la force de Tonari no Totoro réside justement dans sa capacité à parler aux enfants via la présence du merveilleux mais également aux plus âgés d’entre nous via la description de la vie quotidienne de ces deux petites filles. Le film transpire de bonne humeur et le spectateur un peu plus âgé ne pourra certainement pas retenir un sentiment de nostalgie bienheureuse devant tant d’amour.

Le temps de l’innocence

Les enfants ont toujours été les personnages privilégiés de Miyazaki. Lorsqu’ils ne sont pas les personnages principaux, comme ici, ils sont constamment présents dans toute sa filmographie. Miyazaki a aussi un penchant pour mettre en scène des personnages féminins, ces petits bouts de femme positives pleine de forces, d’énergies, qui vont faire leur chemin vers la voie adulte. Ce n’est donc pas étonnant de retrouver au centre de Tonari no Totoro deux petites filles, une totalement dans l’enfance, Mei (4 ans) et une à la frontière entre l’âge de l’insouciance et des responsabilités, Satsuki (11 ans).

Parce que leur mère est malade, Satsuki se retrouve, certainement inconsciemment, à vouloir combler le vide et à renvoyer une image maternelle à Mei. C’est une réussite car Mei est constamment dans les jupes de sa grande soeur, ne supportant pas l’idée de ne pas être son centre d’attention ou même d’être séparée d’elle pour quelques heures si elle n’est pas avec son père. La relation entre les deux soeurs est dépeinte avec autant de réalisme que d’idéalisme, Mei étant une petite fille absolument adorable, mais comme toutes les petites filles de son âge, demande beaucoup de patience. Et Satsuki est le parangon de la patience envers sa petite soeur mais cela ne veut pas dire qu’elle est une adulte pour autant. La voir craquer vers la fin était une belle manière de nous rappeler que Satsuki a beau vouloir être une grande, elle reste une petite fille avec ses peurs et sa sensibilité à fleur de peau.

  

En continuité avec Laputa, mais de manière beaucoup plus anecdotique, le réalisateur met en scène, avec toujours autant de tendresse et d’humour, l’émoi des premiers amours. Kanta est le petit garçon du voisinage, guindé et timide en face de Satsuki. Il prend un malin plaisir au début à se moquer d’elle, mais le spectateur n’est pas dupe quant à la réelle complexité de ses sentiments envers elle. On ne peut bien sûr pas assurer à 100% que ce que ressent Kenta pour Satsuki soit de l’amour et c’est justement par le biais de cette ambiguïté que Miyazaki aborde le passage entre l’enfance et l’adolescence, lorsque la voisine n’est plus simplement une amie de jeu mais devient une source de trouble.

  

Toujours aussi empreint d’humanisme, Miyazaki aime tout particulièrement lier les générations : chaque film (ou presque) propose un personnage d’un âge reflétant un des stades de la vie : Mei, l’enfant, Satsuki, l’adolescente entre la femme en devenir et l’enfant qu’elle reste, le père et la mère, et la grand-mère. Comme je le disais plus tôt, Tonari no Totoro est un hommage à l’enfance, et pour cela, il n’y a pas de dénonciation politique ou écologique ou même de danger externe. Bien sûr il y a une tension : la mère hospitalisée et la disparition de Mei, mais ce sont des tensions dans les relations humaines, privées. Tous les personnages grands ou petits sont des figures positives, la famille immédiate, les voisins ou même les étrangers que Satsuki croise en recherchant Mei. Ce n’est donc pas une ode à l’enfance mise en opposition avec l’âge adulte bien au contraire : les adultes ne sont en aucun cas les rabats-joie et jamais le père n’essaiera de raisonner ses filles et de dire que Totoro n’existe pas. Peut être toujours en raison de cette croyance en les kami, le père est sincèrement persuadé que Totoro existe mais qu’il ne peut se montrer qu’aux âmes les plus pures et innocentes : les enfants.

On peut parfois faire des rapprochements entre Tonari no Totoro avec Alice aux Pays des Merveilles car Mei, comme Alice, est attirée par un petit animal – fantastique – blanc, l’un avec une montre, l’autre avec des glands. Elle le suit jusqu’à son terrier et se retrouve dans un immense tunnel, l’une sous terre, l’autre sous les arbres et toutes les deux chutent pour basculer dans un autre monde. Mais bien sûr, l’analogie s’arrête là car Tonari no Totoro n’a rien du cauchemardesque et de l’absurde du roman de Lewis Carroll et ne propose pas un monde parallèle.

Le merveilleux fait partie intégrante de la réalité du film à cause du parti pris de Miyazaki de faire cohabiter les hommes et les dieux dans un même monde comme le suggère la croyance en les kami. Malgré la ressemblance du sourire de Totoro avec le Chat de Chestshire version Disney, Totoro est entièrement un personnage positif. Il ne parle pas mais comprend lorsque Mei et Satsuki lui parlent. Il apporte souvent avec lui son lot de sourires attendris car il porte tout autant d’innocence que les deux petites filles. J’ai déjà parlé de sa relation que l’on peut émettre avec la croyance Shinto donc je ne veux pas m’étaler dessus plus longtemps.

  

Il est toujours agréable de voir que Miyazaki réutilise parfois ses motifs de films en films car loin d’être du recyclage, cela participe au contraire à la formation de son univers particulier. Aussi, retrouver quelques années plus tard les mêmes boules de suie de Tonari no Totoro qui nous avaient charmé dans dans Sen to Chihiro no Kamikakushi procure un sentiment de familiarité bienvenu. On se sent à l’aise, chez nous, accueilli par des visages connus.

Un mot sur la forme…

Un Miyazaki ne serait pas un Miyazaki sans la beauté de l’image. Dans l’ensemble, la  qualité visuelle est toujours de mise dans ses films et Tonari no Totoro a très bien vieilli (il a 24 ans, bon sang!). Il nous offre un très bel aperçu de la campagne très verte et luxuriante avec ses rizières, ses montagnes et ses arbres. Le réalisateur porte attention aux détails et c’est ce qui fait toute la différence entre lui et un autre film d’animation et il se dégage de se film une chaleur toute particulière. Enfin, il faut absolument faire mention de la musique, signée Joe Hisaishi, le fidèle collaborateur musical de Miyazaki. Ses mélodies sont toujours empreintes d’une douceur entraînante et souligne efficacement le bonheur insouciant et innocent qui se dégage de Tonari no Totoro.

  

Conclusion

Véritable immersion dans l’enfance, Tonari no Totoro est un bijou rempli de sensibilité, de tendresse et de générosité. Il ne se passe pas grand chose mais on ne s’ennuie pas une seule fois tandis que la simplicité et la tranquillité de l’atmosphère, jumelées à la musique de Joe Hisaishi, achève de nous séduire. L’humour est simple mais subtil et le sourire ne semble pas vouloir quitter nos lèvres de la première à la dernière minute tant il y a d’amour dans le film. L’éclat de rire, sincère et sonore, n’est pas rare non plus. Très inscrit dans la culture japonaise et empreint d’une très grande poésie, le fait qu’il ait été accueili avec autant d’enthousiasme de la part de la population japonaise est très compréhensible. L’idéalisme peut être trop explicite de la famille et de la vie à la campagne, ainsi que le côté un peu bon-enfant du scénario ne dessert en aucun cas le film. Peut-on être vraiment agacé par tant magie?

Après tout, un peu de bonheur, juste du bonheur de temps en temps, pourquoi pas, hein Totoro?

4 réflexions sur “Tonari no Totoro (Mon Voisin Totoro) – Ode à l’Enfance

  1. C’est une excellente idée ce projet!

    J’ai découvert ce film assez tard, après la sortie en france de le voyage de Chihiro comme c’est avec ce film que j’ai découvert l’univers Miyazaki!

    Pour revenir au film, j’ai adoré à chaque fois que je regarde ce film, jme sens heureuse, c’est tout simplement beau! et ça fait du bien!
    Et personnellement je serai pas contre un petit Totoro en animal de compagnie^^ où en voisin xD

    • Oui, Tonari no Totoro met définitivement de bonne humeur. Il me laisse toujours avec un immense sourire gaga à la fin (comme beaucoup de films de Miyazaki) enfin bon, une vrai dose de bonheur! Ça me fait tellement plaisir de partager mon amour pour Miyazaki sur ce blog ^_^
      Et un Totoro comme voisin? Je PRENDS. Direct.
      Merci pour ton commentaire! =)

  2. J’ai revu ce film avec un très grand plaisir il y a quelques jours… Je souriais benoîtement pendant une bonne partie de l’histoire! Et la musique, la musique! C’est la musiqque de Joe Hisaishi qui m’a ramenée à Miyazaki. Quelle équipe!

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