White Christmas : Ombres et lumières

J’ai passé une curieuse nuit blanche devant ce drama. White Christmas me pose problème. Un gros problème. Autopsie d’une déception.

!Attention ! Je me suis vraiment battue avec cette critique qui m’a demandée beaucoup d’efforts de concentration (et beaucoup de temps), et pour en parler à fond j’ai été obligée d’aborder de tous les éléments de l’intrigue jusqu’à la résolution finale. Si vous n’avez pas vu le drama ne lisez pas mon article, regardez-le (vraiment ça vaut le coup) et vous aurez les éléments pour décider si vous êtes d’accord ou si vous pensez que je raconte n’importe quoi. Avant de commencer je remercie Xiaoshuo, Livia et Mila sans qui je n’aurais pas eu la motivation de découvrir White Christmas.

All around me all familiar faces, worn out places…

(Tears and Fears, Mad World)

L’intégralité de la première partie de White Christmas est brillante, vraiment brillante. C’est l’exemple parfait de tout ce qu’il faut faire pour captiver le spectateur, mettre en place un nœud de secrets et de complots en suggérant juste ce qu’il faut pour mettre la puce à l’oreille sans en dire trop. Le drama choisit qui plus est de mettre en place non pas un mais plusieurs mystères, et nous allons de surprise en surprise pendant les quatre premiers épisodes. C’est tellement efficace qu’il devient difficile de ne pas enchaîner directement sur la suite, quitte à sacrifier ses heures de sommeil (hum hum). L’emploi de la voix off éveille la curiosité. Qui nous parle, et surtout, de quoi ? Qu’ont-ils fait pour que quelqu’un leur en veuille à ce point ? Il devient rapidement très clair que l’attitude des sept élèves que nous apprenons doucement à connaître est destructrice à la fois pour eux et pour les autres. La fameuse lettre que chacun a reçue sert de fil rouge à la première partie. Elle est rédigée en des termes assez métaphoriques et flous pour donner lieu à plusieurs théories, et l’enquête menée nous pousse à mettre en éveil toutes nos capacités intellectuelles de discernement afin de capter ce qui pourrait avoir un sens plus tard (à mon grand désespoir ça n’a pas servi à grand-chose, mais j’y viens).

En marge de l’enquête qui nous entraîne sur la (fausse) piste d’une menace fantôme, cette première partie rappelle beaucoup le film de Breakfast Club, petit chef-d’œuvre inégalé dont l’étiquette « teen movie » peine à rendre justice. Nous avons à peu près les mêmes prémisses : des lycéens au caractère bien trempé (cinq dans Breakfast Club, huit dans White Christmas) sont contraint de se côtoyer pendant une période de temps limitée. Nous avons un système de narration similaire qui concentre beaucoup d’évènements dans un espace-temps restreint, des jeunes en quelque sorte pris au piège par des adultes qui ne vont pas pouvoir faire autrement que de régler leurs comptes, un groupe au départ désuni qui au fur et à mesure devient solidaire, des tentatives d’évasion, et surtout le parti pris du réalisateur de mettre en scène les clichés du genre pour mieux les travailler, les désamorcer et les vider de leur sens. Les jeunes de Breakfast club se débarrassent lentement des étiquettes qu’on leur a collé sur la figure : la fille à papa, la dépressive, le sportif, l’intello, le délinquant, et c’est difficile de ne pas faire le lien quand White Christmas nous propose une liste sur le même principe, avec des variantes (le génie insensible, le musicien drogué, la beauté froide, l’élève effacé qui passe inaperçu, le gentil garçon, encore un délinquant, etc). Là où Breakfast Club s’avère plus adroit, c’est dans le traitement qu’il réserve à ces clichés. Les jeunes de Breakfast se rendent compte au fur et à mesure en discutant (tout simplement par la parole) qu’au fond la façon dont les stigmatise les a enfermé dans des rôles qu’ils s’appliquent à entretenir soigneusement, comme des systèmes de défense, et réalisent qu’il est possible de s’en affranchir et de s’ouvrir sans craindre de perdre son intégrité. Une réplique clé illustre parfaitement leur évolution :

-« Why are you being so nice to me ?

-Because you’re letting me »

White Christmas utilise un peu la même technique d’approche, dans le sens où les personnages ne sont pas forcément ce que nous croyons qu’ils sont au premier abord. Ce brouillage des pistes est l’une des plus grandes réussites du scénario. D’ordinaire la procédure d’identification et d’investissement émotionnel est prémâchée par une caractérisation simpliste : tel personnage principal est beau, drôle, charismatique, assez valeureux pour provoquer l’admiration sans être entièrement parfait pour rester crédible. Il est attachant, on le soutient. Tel autre est lâche, violent, parfois cruel et la plupart du temps d’un égoïsme rare. S’il est torturé sa situation entraîne la pitié, s’il ne l’est pas on peut être soit dégoûté soit fasciné (cela dépend généralement du talent de l’acteur qui l’incarne). Ici les choses ne sont pas aussi faciles, dans le sens où chaque personnage est une bombe à retardement. Leurs intentions ne sont pas immédiatement clarifiées, et le doute est maintenu de manière à ce que l’on cherche constamment qui dit la vérité, qui ment, qui est sincère et qui joue un rôle. D’autre part j’ai été très agréablement surprise par la subtilité des rapports de force entre les garçons. Les plus faibles et les plus forts ne sont pas forcément ceux que l’on croit.

Entre eux les affrontements verbaux et physiques sont très vite violents et peuvent parfois suivre un cercle vicieux horrifique en particulier avec le personnage de Jo Young Jae. Une scène en particulier où il joue un tour à l’ « ange » Yoon Su m’a profondément dérangée, dans le sens où son acte témoigne d’une telle perversion (et filmé comme tel) qu’il devient difficile d’apprécier le personnage par la suite malgré les « circonstances atténuantes » avec lesquelles on tente de nous rallier à sa cause. J’ai été très étonnée d’ailleurs de voir le groupe prêt à tout lui passer tandis que d’autres personnages qui ne le méritent pas forcément sont traités avec une grande brutalité. Bref autrement dit les bases jetées pour le développement des personnages sont excellentes, mais j’ai trouvé au fur et à mesure qu’on les fait quand même beaucoup « déraper » sans en tirer les conséquences logiques. Je pense qu’à un moment donné la scénariste a écrit les réactions de ses personnages en privilégiant l’effet de style, en dépit du bon sens. D’ailleurs le fait qu’il ne faille pas moins qu’un psychopathe comme ennemi commun pour les unir (et encore) peut laisser songeur.

Cette première partie est extrêmement efficace grâce à ce fameux complexe de verre qu’est le bâtiment scolaire. D’un grand luxe, cet immeuble est en réalité une véritable cage dorée. En l’absence des vigiles, les caméras de surveillance disposées jusque dans les chambres des adolescents sont laissées à leur libre utilisation. S’ajoute à cet œil tout-puissant (celui qui les contrôle sans être vu a le pouvoir sur les autres) les images du passé fixées par la caméra de Kang Mo. J’ai pensé qu’ils attaqueraient avec plus de force la question du voyeurisme et la question de l’observateur passif, mais les caméras sont plus utilisées comme un outil technique pour l’intrigue. Kang Mo de son côté a droit à un développement satisfaisant qui vient expliquer pourquoi il est celui qui regarde les autres médusé sans prendre part à l’action. J’avais l’espoir qu’on nous parlerait de Happy Slapping (vidéolynchage) mais le drama n’a pas pris une tournure aussi sombre. Soit, j’ai mis la charrue avant les bœufs.

Après cette longue mise en bouche où l’on apprend à appréhender les personnages et à déchiffrer les codes du drama, il est temps de dévoiler l’intrigue centrale. J’avais envisagé plusieurs options, mais White Christmas a choisi à mon grand désarroi la plus impressionnante, mais aussi la moins intéressante sur le long terme.

 « La question, riposta Heumpty Deumpty, c’est de savoir qui sera le maître… »

( Lewis Caroll, De l’autre côté du miroir, et ce qu’Alice y trouva)

A la fin de la première partie, l’enquête est résolue. On sait qui est l’auteur des lettres noires, et qui les a écrites pour rendre un étrange hommage à la « victime ». Ce premier mystère résolu, nous en avons deux autres à résoudre : qui est à l’origine de la tentative de suicide d’Eun Song (on nous donne assez d’indices pour qu’on réalise rapidement qu’elle a été manipulée, et c’est comme ça que j’ai déduit rapidement qui était le second menteur du groupe) et qui a tué le professeur. Et surtout, pourquoi. Lorsque la chasse à l’homme a commencé, j’ai vraiment espéré que la paranoïa et une forme de fanatisme de groupe allaient devenir le thème central de l’histoire, un peu à la manière de Sa Majesté des Mouches de William Golding. Mais je suppose que j’ai encore fait des suppositions trop hâtives et très rapidement il devient clair que le drama ne tuera pas les adolescents, et ne les fera pas verser dans un état primitif fanatique. Au contraire au lieu de développer les relations intrinsèques de ce groupe curieux qui montrait déjà tous les symptômes de la fragilité émotionnelle, ils choisissent de leur opposer un ennemi commun. Première déception, l’exploration de la psychologie de groupe passe au second plan et laisse la place à de la criminologie de comptoir (en particulier, les métaphores avec la faune de la savane qui m’ont laissée pantoise).

Mon second espoir reposait dans un supposé mindfuck, cette technique qui consiste à opérer un retournement de situation tellement énorme qu’il remet en question tout ce que le spectateur a vu précédemment. Les scénaristes les plus doués savent mettre en place un chaos apparent et dissimuler soigneusement un élément, parfois tout bête, qui nous oblige à jeter un regard différent les scènes passées. White Christmas essaie de faire ça à mi-parcours mais finalement ne dépasse pas le twist de polar le plus usité : cherchez celui qui a l’air le plus innocent, le plus déconnecté de l’intrigue, et vous tenez le coupable. On a même des flashbacks à la fin pour nous montrer les indices que nous avions manqué, au cas où nous aurions la flemme d’aller les chercher nous-mêmes. Vraiment, c’est trop aimable. 

Mais revenons au choix de la scénariste. Nous avons un tueur en série, un pistolet, et huit jeunes gens parmi les plus intelligents du pays (dont LE plus intelligent). Le psy…chopathe veut jouer au psy…chologue et manipuler les élèves pour en faire ses objets de jouissance, ses petits monstres, et se prouver qu’il est capable de réveiller la « monstruosité latente » qui dort en eux. Ok, on relègue au placard les autres théories pour se pencher sur celle-là. Autre déception, je pensais qu’ils exploiteraient enfin l’intelligence des adolescents et que nous allions avoir droit à un face-à-face digne de ce nom. Au lieu de quoi, nous avons des tentatives de Mac Gyver du dimanche qui échouent irrévocablement de manière désespérément prévisible en raison des indices qu’on nous lance à la figure (ohé ! cette tentative pourrait fonctionner, mais si vous faites bien attention grâce à ces gros-plans sur le visage d’untel on vous indique que c’est fichu d’avance !). J’espérais vraiment que l’un d’entre eux mette enfin son cerveau en route et déjoue ce travail de sape du langage dont le tueur reste le maître de bout en bout. Mais non. Pourtant nous avons les petits génies du pays, déjà supposés être de véritables machines à réfléchir en raison des conditions de travail inhumaines qu’on leur impose. Pourtant sa méthode de manipulation n’a rien de très compliqué : il isole les plus instables, et appuie là où ça fait mal. Il les replonge dans leurs angoisses les plus profondes. L’un réagit en se refermant comme une huitre, l’autre déjà ultra-sensible décuple son agressivité. De cette guerre des nerfs, j’espérais voir le tueur pris à son propre piège. Je suis d’accord qu’il est logique de le voir maîtriser la situation de bout en bout, puisqu’il a eu le temps d’étudier ses victimes. Mais choisir cette voie c’était pour moi le choix de la prévisibilité, de la frustration, et sur le long terme, de l’ennui. J’ai été vraiment déçue de voir ces jeunes que j’avais appris à apprécier se faire complètement avoir par leur bourreau, et tomber dans des pièges que je voyais arriver de loin. Puisqu’ils ne peuvent pas le maîtriser par la force, pourquoi ne pas essayer de l’avoir par l’esprit ? Il y avait tellement de possibilités, mais il m’a fallu en faire rapidement le deuil.

La seconde grosse révélation était encore plus prévisible et plus décevante que la première. Encore une fois j’ai espéré que ce n’était pas ce qui m’avait immédiatement traversé l’esprit et que cette femme tombée du ciel un peu trop facilement pour être honnête allait avoir un lien non pas avec le tueur mais plutôt avec le suicidé, et qu’elle allait ramener cette histoire sur le tapis pour lui donner suite, mais non la petite fiancée du diable rejoins le tueur/docteur fou dans son plan. Encore une fois quitte à utiliser ce retournement j’ai regretté qu’on nous donne rapidement assez d’indices pour le désamorcer, et comme j’avais déjà lu un polar qui exploitait exactement la même histoire au sujet d’un tueur qui soigne une petite fille victime d’abus sexuels, ça n’a pas arrangé les choses.

J’ai été aussi déçue de voir que la question de cette école de dingues, avec ses dirigeants corrompus, des caméras partout et un emploi du temps qui rend tout à coup attractif le statut de bagnard n’est jamais vraiment adressée, plutôt jetée comme ça pour créer une ambiance quasi paranormale et faire avancer l’intrigue. Pourtant s’il y avait une chose intéressante à explorer, c’était bien les conséquences de cette vie de hamsters en cage sur les adolescents. Elle est abordée dans la mesure où les tous premiers rapports entre les protagonistes sont froids et brutaux, mais au final leurs réactions et leur évolution sont celles de lycéens normaux. J’attendais en fait que la barbarie soit déjà en germe à cause des caractéristiques de l’école particulièrement propices à la suspicion, au complot et à la paranoïa et quelques éclats sont effectivement mis en scène, mais je ne pense pas qu’une telle pression (celle du tueur) était vraiment nécessaire pour traiter la question-piège qui nous est posée sur la nature humaine. Après avoir créé de tels personnages je pense qu’une disparition inexpliquée aurait suffi à faire dégénérer la situation et à répondre à la question. Au lieu de ça j’ai eu le sentiment que la scénariste voulait absolument me manipuler et m’impressionner moi aussi avec ses « révélation » au lieu de poser les bonnes questions. D’ailleurs, à propos de question…

« Kae-Mul »

Au sujet de cette thématique du froid et de la barbarie sauvage qui peut jaillir des membres d’un groupe a priori uni et civilisé, le problème c’est que je l’avais déjà vue exploitée à fond, en mieux par le film Antarctic Journal (une excellente critique est disponible ici). Cette pure merveille esthétique et psychologique étudie un groupe d’aventuriers de l’extrême qui versent lentement dans la folie et la sauvagerie pure à mesure que les conditions de survie deviennent de plus en plus difficiles. J’ai beaucoup aimé le parti pris du film de laisser planer le mystère sur certains éléments et de refuser de résoudre toutes les questions que le spectateur se pose. Le travail de réflexion exigé est beaucoup plus intense, plus gratifiant et surtout plus ouvert à de multiples interprétations que lorsqu’on traite les personnages comme des rats de laboratoire pour une étude comportementaliste aux ficelles évidentes. Je pense aussi que j’ai lu un peu trop de mangas plus tordus que White Christmas, et que le thème des jeunes pris au piège m’a habitué à des développements plus extrêmes (Partner de Miho Obana est un excellent exemple de ce qu’on peut faire à partir d’une base classique).

Si le drama veut nous parler de barbarie humaine (je déteste le mot employé de « monstre » tout simplement parce qu’il renvoie pour moi à une imagerie merveilleuse qui n’a pas sa place ici) il ne fait jamais basculer ses personnages. Ils sont toujours sur un équilibre dangereux entre le désir de se protéger eux-mêmes et le désir de rester fidèles à leurs principes. Et c’est là que je ne comprends pas l’objectif de la scénariste, et que je m’inscris en faux. Est-ce qu’elle a eu peur de franchir la ligne  de démarcation entre l’intention de l’acte de mort et la réalisation de l’acte ? Elle la franchit à la fin, certes, mais on ne peut plus parler de dégénérescence, il s’agit d’une conclusion logique. Après Antarctic Journal, je pense à Thirst de Park Chan Wook. Voilà un film qui adresse frontalement l’idée de « monstre » (cette fois ce mot a sa place puisqu’il s’agit de vampires) et la pousse à son paroxysme sans avoir peur d’emmener  ses personnages jusqu’au point de non-retour. Ici les élèves restent finalement propres sur eux, et je pense qu’on peut leur accorder le meurtre de leur bourreau dans ce qui s’interprète plus comme un acte de vengeance que comme un acte de folie barbare. Toujours sur le thème du vocabulaire, le drama décline celui du vice et de la culpabilité et cela m’a fait tiquer à de nombreuses reprises. Franchement était-il vraiment nécessaire d’employer le sous-texte religieux avec des phrases comme « confessez votre plus grand pêché » ? Je ne vois pas bien ce que ça vient faire là-dedans et ça a tendance à me donner des frissons de dégoût.

White Christmas n’arrête pas de nous demander si on naît monstre ou si on le devient (en gros le débat classique l’argument de la détermination sociale contre l’argument biologique) mais oublie un peu en cours de route de traiter deux choses, à savoir ce qu’il entend par « monstre », et qu’est-ce que le tueur en série entend faire de son expérience. Bah oui, c’est bien gentil de nous montrer tout ça, de nous expliquer point par point que untel est devenu instable parce qu’on lui a fait ça quand il était petit et que le vilain méchant préfère jouer au docteur que de tuer ses prisonniers, mais c’est vraiment frustrant à partir du moment où on a déjà vu/lu cette histoire ailleurs. Une fois que l’identité des suspects est révélée, il ne reste plus grand chose au drama pour maintenir le suspense et il se replie alors sur des techniques de cinéma identifiables immédiatement pour n’importe quel amateur du genre.

Le final, après un dernier épisode qui m’a paru atrocement long et inutilement pompeux entre les policiers-boulets et la farce de thérapie familiale, m’a vraiment laissée pantoise. Le tueur qui leur murmure avant de mourir « j’ai gagné » m’a bien fait rire. Qu’a-t-il prouvé, au juste ? Que des adolescents sont capables de se venger de l’homme qui les a séquestrés, manipulés, menacés de mort et torturé psychologiquement jusqu’à un degré insoutenable ?  Quelle révélation incroyable ! Je ne vois absolument pas en quoi ça ferait le succès de son expérience. Finalement le drama ne parle que deux choses que j’avais déjà lu/vu/entendu : se mettre en scène en tant que sauveur auprès d’une personne en grande détresse psychologique peut aboutir à sa dévotion la plus extrême et la plus irrationnelle (ça, les sectes l’ont compris depuis longtemps), et des jeunes gens particulièrement fragiles mis à nu en public dans leur intimité la plus profonde peuvent avoir envie de se retourner contre leur bourreau. Je ne trouve pas ça particulièrement horrible et incompréhensible, d’autant plus qu’il est responsable de la mort de leur ami. Des hommes tuent pour beaucoup moins, et n’en sont pas moins des hommes. Ce qu’ils font s’apparente plus à de la justice privée à l’ancienne qu’au résultat d’une expérimentation. D’ailleurs à ce point là j’appellerais presque ça de la légitime défense et je me demande vraiment pourquoi ils ne l’ont pas fait plus tôt quand ils en avaient les moyens. Ni la jeune femme ni le groupe d’adolescent ne sont des « monstres », quel que soit le sens qu’ils attribuent à ce terme. Enfin, je pense que je ne supporte pas en particulier cette volonté de vouloir comprendre ce qui se trame dans la tête du tueur. Je préfère l’approche d’un No Country For Old Men des frères Cohen que cette approche pseudo-scientifique qui essaie de lui donner non seulement des intentions (je réalise les pulsions meurtrières des autres) mais aussi des embryons de sentiments, de la solitude et un but existentiel (!) dans cette expérimentation.

J’en ai terminé avec ce que j’avais à dire sur le fond, abordons la forme.

Je suis très mitigée au sujet du casting. Il y a des acteurs dont la présence est d’une évidence limpide, et d’autres dont le choix me pose vraiment question. Kwak Jung Wook, qui a fait ses classes dans The Devil et Resurrection est l’un, si ce n’est le meilleur jeune acteur du groupe. Il dose juste ce qu’il faut d’assurance et de lâcheté pour jouer le jeune photographe handicapé et lui donner toute sa subtilité. De très près le talonne Kim Hyung Kwang, qui joue le personnage le plus instable du groupe et paradoxalement le plus rassurant à détester (c’est beaucoup plus confortable de se dire qu’on est différent quand on ne sait absolument pas comment on réagirait dans la même situation). Vous l’avez peut-être croisé dans Triple, My Fair Lady ou un MV de Kpop, et j’espère que White Christmas lui ouvrira l’accès à des rôles plus médiatisés.

Lee Soo Hyuk arrive en troisième position en musicien destroy, et encore une fois je me lamente sur le sort de What’s Up puisqu’il avait été sélectionné pour y jouer l’un des rôles principaux. Je pense que cet acteur est pour l’instant excellent dans ce rôle en particulier, reste à savoir s’il est capable de jouer autre chose. Hong Jong Hyun est l’un de ceux que je connaissais le plus pour l’avoir vu jouer dans Frozen Flower et Oh ! My Lady. Il est impeccable, et c’est surtout grâce à lui et à son personnage curieux de redresseur de torts que la seconde partie n’a pas été d’un ennui définitif.

Bae Sung Hyun n’arrive qu’après simplement pour une question de maturité. Le potentiel est bien là, mais avec une expérience aussi fournie depuis ses débuts en 1998 je commence à attendre un peu plus de lui et son jeu n’est pas toujours forcément à la hauteur de mes attentes, notamment au début du drama. D’un autre côté le rôle du héros torturé n’est jamais simple à interpréter et il a fait du bon travail. J’aurais aimé avoir un peu plus de développement de Park Mu Yul, mais visiblement sa lutte interne ne dépasse jamais vraiment des questionnements très basiques entre égoïsme et empathie.

Kang Mi Reu nous est présenté au début comme potentiellement le plus délirant du lot, et s’avère en fait au fur et à mesure qu’on apprend à le connaître le plus normal du groupe. Cheveux rouges ou pas, c’est l’adolescent qui ressemble le plus à l’idée qu’on se fait du chef de groupe ado débrouillard et sympathique, bagarreur et fidèle, un peu neuneu, tout droit sorti du shonen de baston le plus basique. C’est le personnage le plus « cartoon » du drama, immédiatement très attachant mais peu intéressant sur le long terme. Par contre l’acteur qui l’incarne est impeccable, mais je n’arrive pas à me décider si ce genre de rôle exige oui ou non de la concentration et du talent (y a-t-il des comédiens dans la salle ?). Sung Joon fait son job et rien de plus dans le rôle de Choi Chi Hoon, un personnage un peu robotique aux réactions prévisibles qui disparaît pendant une bonne partie de l’histoire. J’ai été assez surprise que le drama n’ait pas eu le culot de tuer ce personnage, mais je suppose que c’est dans la logique de l’expérimentation. Ça rend le personnage du tueur en série encore plus confus (on ne comprend pas très bien pourquoi il passe du statut d’exécuteur de l’ombre au statut de docteur fou, mais si vous avez connaissance d’un fait divers de séquestration de ce genre, prévenez-moi), mais admettons. Jung Suk Won (le professeur de sport) a un rôle un peu limité et fait son job avec l’assurance qu’on lui connaît.

Malheureusement j’ai moins de compliments pour le casting féminin. Je n’ai pas bien compris pourquoi ils ont été chercher Lee Som, un peu trop inexpérimenté à mon humble opinion pour le rôle clé d’Eun Song. Elle a probablement le physique idéal pour l’idée que s’est fait le réalisateur du personnage : sa photogénie, sa présence charismatique et son sourire lumineux vont dans le sens de la fascination que son rôle exerce sur les autres, mais j’ai trouvé dommage que le seul rôle féminin au sein du groupe exclusivement masculin n’ait pas été confié à une jeune actrice au panel plus diversifié. C’est encore plus perturbant pour Lee El dans le rôle de la marionnette du tueur, qui manque désespérément de subtilité et joue la folie au degré 0 de la dramaturgie.

Enfin ma plus grosse « déception » concerne Kim Sang Hyun dans le rôle central du tueur en série. J’aime cet acteur et il fait vraiment son maximum pour faire un psychopathe crédible, mais…non. C’est là que je regrette que le drama n’ait pas eu le budget suffisant pour recruter un Hwang Jung Min ou un Yoo Ji Tae (osons rêver). A chaque fois que j’étais sur le point de me faire entrainer par son jeu, je ne revoyais en face de moi qu’un bon vivant un peu pataud aux yeux rieurs, malgré ses sourires narquois en coin. C’est bien gentil de faire ressortir le blanc de ses yeux en bas de ses orbites pour avoir l’air dérangé, encore faut-il pouvoir rendre son personnage impénétrable et terrifiant. Vous allez me dire que ce n’était pas le but du drama et que justement Kim Sang Hyun incarne à perfection l’horreur qui jaillit de l’ordinaire. Ok, mais dans ce cas-là il aurait fallu mieux écrire le personnage et le rendre moins stéréotypé. Le coup des diatribes psychologiques sur la faiblesse humaine ce n’était ni subtil ni nouveau, et si vous partez pour un tel rôle récurrent dans les polars autant choisir un acteur qui saura en tirer le maximum. Sinon, vous avez intérêt à monter de plusieurs niveaux dans le portrait psychologique.

Au niveau purement formel j’ai trouvé la musique choisie parfaitement inutile, limite un peu trop distrayante par rapport au sujet. En dehors des compositions originales très réussies (notamment cette petite mélodie obsédante au triangle je crois) c’est un pur effet de style, et le drama aurait gagné à engager le compositeur pour produire toute sa propre bande-son au lieu de piocher dans un répertoire rock/punk/classique très pompeux. Et le prochain drama qui utilise encore une fois, une seule, une version quelconque du Kyrie Eléison pour ses instants les plus dramatiques, je l’arrête direct. Ensuite parlons de ce fameux symbolisme qui pullule dans les plans. Au début j’ai trouvé ça vraiment beau, au milieu j’ai commencé à en apprécier la signification, et au quinzième plan de miroirs j’ai commencé à en avoir marre. J’avais envie de leur dire de prendre exemple sur Kim Jong Kwak (Come Closer, One Shining Day), de poser la caméra dans un coin, de laisser tomber le SYMBOLISME qui à force d’être aussi recyclé devenait aussi subtil qu’un panneau indicateur clignotant et de laisser les acteurs exprimer par eux-mêmes le message. Parfois il suffit d’un geste, d’un regard pour tout signifier, et tous les plans les plus travaillés n’y peuvent pas grand-chose. Il en va de même pour le reste des techniques de cadrage : esthétiques et agréables au début, profondes de sens lorsque les éléments de l’intrigue se révèlent, lassantes et de plus en plus parasites sur le long terme.

Pour moi White Christmas est un bon thriller qui a surestimé ses propres capacités. Ils ont vu trop grand, et lorsqu’il s’agit de parler de la folie humaine les stéréotypes soigneusement évités jusque-là reviennent au grand galop. Le drama est à son zénith lorsqu’il parle des relations entre les adolescents eux-mêmes (difficile de faire mieux) mais son désir de rivaliser avec le meilleur du cinéma Sud-Coréen dans l’exploration de la psyché n’aboutis qu’à un étalage de clichés décevants. A partir de là tout est devenu tellement prévisible que l’ennui a pointé le bout de son nez de manière de plus en plus envahissante, et les personnages ne me sont apparues lentement que comme de gros pantins victimes d’un scénario qui aurait mieux fait de se regarder un peu dans le miroir justement et de se demander si vraiment, il avait la maîtrise suffisante de son sujet pour avancer de telles présomptions. Bref pour moi White Christmas est un projet ambitieux qui n’a pas su voir plus loin que le bout de sa question-piège un peu trop prémâchée. Je pense que j’ai vraiment regretté d’une part cette volonté de tout maîtriser, et d’autre part le manque de prise de risque quant aux conséquences des choix des personnages. Au final on a vraiment l’impression d’avoir plutôt en face de nous des surhommes plutôt que des hommes. Ils ont passé l’épreuve sans sombrer dans la folie, et se sont fait justice. White Christmas est sur le fond une chimère, dans ses deux sens de monstre hybride et d’illusion amère.

Je laisse tout de même cette critique sur une note positive : s’il y a un élément de White Christmas que je tiens à saluer, c’est d’avoir été une belle stimulation intellectuelle. Je ne méprise absolument pas ce drama, au contraire. Il m’a époustouflée par son audace, sérieusement remuée, il m’a émue et m’a fasciné, mais la magie n’a pas fonctionné jusqu’au bout et le réveil a été aussi violent que l’envoûtement. Disons que j’ai repris conscience trop tôt au cours d’un trip visuel et intellectuel jubilatoire, et les effets secondaires n’ont pas été plaisants. Définitivement intriguant, mais une œuvre achevée ? Pour moi, le décalage est encore trop important entre les ambitions du discours et le résultat final. J’ai sans aucun doute passé trop de temps à me dire « ça aurait été tellement génial avec tel autre acteur » et « ça aurait été tellement génial si ils avaient traité tel autre sujet ou tel sujet avec plus d’audace » mais à partir du moment où le drama me donne l’opportunité de regretter quelque chose, c’est qu’il y a un problème. Je ne sais pas si ce que j’ai écrit sera d’un quelconque intérêt, mais il fallait que je le sorte pour régler mes comptes et passer à autre chose. C’est sans aucun doute la critique la plus compliquée et la plus exigeante que j’ai jamais écrite (même si je pense que je n’en serais jamais satisfaite), et rien que pour ça White Christmas mérite ma reconnaissance.

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3 réflexions sur “White Christmas : Ombres et lumières

  1. Merci pour cette très longue analyse. Je suis plutot preneuse de ce type de drama ….et qui sortent des scenarii habituels…du coup je vais me laisser tenter en gardant en tête tes remarques et questionnements.

    Mais avant, j’attends de finir le sublime Princess Man (tellement au dessus de toute la programmation coréenne de l’automne) et du coup tes remarques également sur ce drama.

    • Princess’ Man ! Princess’ Man ! Les deux derniers épisodes sortent ce soir et demain, ça va être la torture pour ne pas lire les spoilers, et de fuir loin de la page facebook et soompi du drama. Ce drama est tellement énorme qu’il est en train de devenir mon drama préféré toutes catégories confondues, devant Jejungwon. Je n’ose même pas penser à mon état post-visionnage T_T

      Ah et oui regarde White Christmas, c’est vraiment intéressant et stimulant, et ça change des scénarios habituels en effet !

  2. Merci pour cette critique. Je viens de finir ce drama, et mon avis rejoint le tient, la première partie était intéressante avec sa part de mystère qui nous pousse à nous poser des questions et à analyser les comportements de chacun. Mais la deuxième partie était trop prévisible, envolé le mystère, quand au dernier épisode, il n’était pas à la hauteur du reste, surtout le passage drame familiale.

    J’aurais voulu que la torture psychologique soit plus poussée pour mettre les jeunes à bout et pas simplement qu’après toutes les situations de la première partie et les « affrontements » et les doutes du groupe, ne finissent qu’à aboutir à « l’union fait la force », c’est trop simple comme finalité. Egalement, ce qui m’a dérangé c’est le fait que ces huit jeunes sont censé être l’élite du pays mais qu’aucun n’ai finalement trouvé de plan qui permette de remettre en question l’experimentation du docteur ou encore de l’arrêter ou de le mettre hors jeu, que lui aussi soit en situation de faiblesse psychologique.
    Néanmoins j’ai tout de même passé un bon moment, il reste un drama à voir, au moins pour la première partie.

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